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L’Homme inquiet

Henning Mankell (Seuil Policiers)

mercredi 8 décembre 2010


Il fallait dire adieu à ce bon vieux Kurt Wallander. Il y a cinq ans, en 2005, on avait surtout dit bonjour à sa fille Linda, héroïne principale d’Avant le gel, héritière désignée, mais qui est restée sans élan après la prise de relais. Kurt était là, mais à côté, à l’ombre. Cette fois, il occupe tout l’espace, ou presque. L’histoire d’espionnage un tantinet familiale (le père du mari de sa fille disparaît) sur laquelle il travaille n’est évidemment pas le cœur du roman. La grande affaire, c’est Wallander et la vieillesse, Wallander et la maladie, Wallander et la mort. L’Homme inquiet, proclame le titre. On est soigné. Wallander angoisse, fouille le passé, soupire : « sa vie consistait de plus en plus à tenir la comptabilité douteuse de tout ce qui était venu à lui manquer, avec le temps ». Alors en avant, sur plus de 500 pages, pour le défilé des souvenirs et des fantômes. Son père, son ex-femme alcoolique, sa plus formidable maîtresse, sa sœur, et même des personnages rencontrés lors de ses enquêtes, qu’il réveille et qui lui donnent un coup de main. Le rythme du récit est donc haché, bousculé sans cesse par une émotion fugitive, un regret qui surgit et frappe presque aussi fort que les soudaines absences commençant à ronger le cerveau du sexagénaire Kurt. Parfois, on s’ennuie un peu. Mais lui aussi. Donc tout est pour le mieux. Mankell jure ne pas trop tenir à son personnage, à ce type désabusé qui réalise sur le tard son absence d’engagement politique (tout l’inverse de Mankell le colérique, bien sûr), le gaspillage de sa rage trop intérieure. Non, il n’était pas si attaché.à Kurt, ou enfin pas tant que ça… Menteur. Mankell n’est pas arrivé à le laisser partir, l’air de rien, en douce. Lui aussi, il devait lui dire adieu. On assiste à ça en lisant ce dernier roman. C’est touchant, prenant, désespérant, et parfois bien long. Mais on lit jusqu’au bout. Parce que finalement, nous aussi, on lui doit bien ça, à ce bon vieux Kurt.