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Tokyo ville occupée

David Peace (Rivages/Thriller)

lundi 15 novembre 2010


Douze voix pour un massacre. David Peace leur offre la parole. C’est sa mission d’écrivain, la responsabilité qu’il se donne. Faire parler les victimes, toutes les victimes. Quelques unes de celles empoisonnées le 26 janvier 1948 à Tokyo, simples employées de banque présentes au mauvais moment, au mauvais endroit. D’autres qui gravitent autour de ce crime, journaliste ou inspecteurs de police, perdus, ravagés par cette affaire qui fit grand bruit à l’époque. Celle aussi de l’homme qui finit par endosser le crime, à l’usure, parce qu’il fallait bien un responsable à cette horreur. Et puis enfin toutes les victimes de l’Unité 731, sans doute plus de 3000 cobayes qui durant le second conflit mondial, en Mandchourie, subirent les expériences et les tripatouillages des militaires nippons spécialisés dans la guerre bactériologique. Vaste projet donc, que Peace mène encore à bien à sa manière, toujours tordue, assez masochiste et foisonnante. Le roman ne se livre pas facilement. Il se mérite, s’admire plus qu’il ne s’apprécie. C’est la marque de fabrique Peace qui parfois rebute quand elle ne fascine pas. Peace ose, tente, expérimente. Douze voix donc qui racontent le drame, comme il se vit, d’où il vient. Il faut s’accrocher, s’adapter à des styles divers, sec, administratif, incantatoire, poétique. Peace fouille, déterre, exhibe. Voilà. C’est moche. Et qu’est-ce qu’on fait avec ces vérités là ? Cette noirceur humaine ? On écoute, au moins. Ce roman comme une supplique. Car petit détail : en version originale, le livre s’appelle Ville Occupée. Sans autre précision géographique. De fait, Peace ne dit pas grand-chose du Japon de l’époque. Le contexte historique est certes fondamental, mais qu’importe en fait si Tokyo, Berlin, Paris ou Varsovie. Du pareil au même. Des victimes de partout, que Peace réveille avec un talent fatigant et presque déraisonnable. Curieux bonhomme. Sacré livre.