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Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet

Antoine Bello (Gallimard)

vendredi 5 novembre 2010


Sacré Antoine Bello ! Toujours à faire le malin avec une fine maestria. Toujours à jouer avec son lecteur, à l’agacer gentiment pour mieux le cueillir à la fin d’un chapitre. Toujours à lui proposer un casse-tête vertigineux qui le sidère et lui fait croire qu’il sort plus intelligent de son petit tour dans le labyrinthe. Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet part très bien, même si ou parce que nous sommes en terrain balisé : on se frotte les mains comme avant d’entamer la partie de Cluedo décalée que dispose Bello. Une épouse envolée avec son amant, un mari forcément suspect, diaboliquement intelligent, glosant sur le crime parfait, un flic démoli qui part en vrille, une belle copine, une gouvernante très… gouvernante, et un détective imbattable. Comme nous sommes chez Antoine Bello, ce dernier souffre heureusement d’une vilaine amnésie, oubliant ses souvenirs de la veille. Ce qui le contraint à se raconter sa journée, ses interrogatoires, l’avancement de son enquête, par écrit, pour pouvoir se relire et reprendre sa réflexion chaque jour nouveau. C’est ce journal que nous lisons, et qui comme le détective nous interroge. Peut-on faire confiance à l’auteur ? Sème-t-il quelques indices cachés entre les lignes ? Ce qu’il écrit n’est-il pas moins important que ce qu’il occulte ? Et puis écrire, est-ce bien rendre compte, exprimer assez subtilement une réalité complexe, changeante ? Bello embrouille, chausse-trappe, fausse piste en tout sens. Il se régale, s’amuse. On le suit, tout sourire, on tourbillonne, se laisse griser de son savant manège. Et puis quand tout s’arrête, on ricane encore, ah-ah, oui, bon, on revient un peu en arrière, on ne peut pas s’empêcher, et puis… Passé l’exercice de style, certes efficace, le sentiment de s’être tout de même fait rouler dans la farine. Le premier Bello, Eloge de la pièce manquante, fascinait par un univers du puzzle surprenant et exploré dans tous les coins, et Les Falsificateurs par l’imagination débordante déployée. Cette fois, le terrain de jeu (essentiellement l’œuvre d’Agatha Christie) reste très étroit. Bello peut être persuadé que Christie vaut grand hommage car grand auteur, ses digressions érudites sur Madame Mystère et son Poirot emballent nettement moins que, par exemple, les vrais-faux dossiers du Consortium de falsification du réel. Finalement, on ne retient pas grand-chose de cette Enquête, comme on ne retient pas grand-chose de tous ces romans qui prétendent manipuler les codes du genre, oubliant une des forces majeures du roman policier : une bonne histoire. Entre Eloge (1998) et Les Falsificateurs (2007), Bello avait laissé passé neuf ans. Peut-être devrait-il prendre du temps pour nous estomaquer à nouveau.