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L’Enfant perdu

John Hart (Jean-Claude Lattès)

vendredi 18 juin 2010


Petite parenthèse, en guise d’introduction à cette chronique, sur l’Edgar Allan Poe Award du meilleur roman. Un prix que vient de recevoir John Hart pour son Enfant perdu. Un vrai grand coup de pouce ou coup de chapeau à l’auteur. Car John Hart décroche la timbale pour la deuxième fois, déjà récompensé en 2008 pour La Rivière rouge. L’EAPA donc. Depuis 1954, il s’agit ni plus ni moins du prix le plus prestigieux aux Etats-Unis en matière de littérature policière. Furent sacrés, entre autres, Raymond Chandler (1955), Eric Ambler (1964), John Le Carré (1965), Donald E. Westlake (1968), Elmore Leonard (1984), James Lee Burke (1990 et 1998) et Ian Rankin (2004). Du beau monde. Autant dire que l’on attend beaucoup d’un John Hart double lauréat quand on ouvre L’Enfant perdu. A juste titre ?
Voyons d’abord l’histoire, qui se déroule dans une ville sans nom dans l’Est de la Caroline du Nord, avec une famille en état de décomposition avancée. Alyssa a disparu depuis un an. Son frère jumeau, Johnny, 13 ans, ratisse la ville en tout sens pour la retrouver. Son père est parti un matin pour ne plus jamais donner de nouvelles. Sa mère n’est plus qu’une loque, qui cachetonne et picole, créature soumise à un des notables de la cité, ancien petit ami éconduit profitant du drame pour se remettre en selle. La situation désespère l’inspecteur en chef Clyde Hunt, responsable de l’enquête sur la disparition de la gamine, obsédé par le dossier et son échec d’autant plus insupportable que le bonhomme nourrit plus qu’une vraie tendresse pour la maman en perdition.
John Hart prend d’entrée un gros risque : bâtir un roman sur un gamin de 13 ans qui évidemment n’agit pas comme un gamin de 13 ans en se lançant dans la surveillance rapprochée des pédophiles de la cité. Dit comme ça, on peut craindre le pire. Mais non. Sa principale réussite est là : son récit reste crédible et ne sombre pas dans le grand n’importe quoi. Cet écueil majeur plutôt bien négocié, tout semble en place pour un grand roman sur l’innocence face au mal, sur l’enfance sacrifiée, sur l’étouffante atmosphère d’une petite ville du Sud. Pourtant, Hart n’emporte pas totalement le morceau. Un Dennis Lehane ou un James Lee Burke, à partir d’un même matériau, auraient sans doute amené bien plus loin cette histoire. Ce qui coince ? La multiplication des pistes peut-être, avec des personnages parfois trop caricaturaux (Ken le notable ignoble, Yoakum le partenaire de Clyde), la dimension mystico-pesante à travers Levi Freemantle en messager du Seigneur (l’épilogue, mon dieu !), une certaine tendance à la dispersion donc, qui enlève de la puissance au récit. L’ensemble manque un tantinet de profondeur et de souffle, et reste, comment dire, appliqué. C’est le côté trop propre et besogneux de nombreux auteurs américains, de leur écriture lisse et sans saveur. L’école Mary Higgins Clark ou Harlam Coben en somme, qui phagocyte tout un pan de la littérature noire américaine. John Hart est certes juste au dessus de ce tandem. Mais de là à décrocher presque deux fois consécutivement l’EAPA…