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Cadres noirs

Pierre Lemaître (Calmann-Lévy)

dimanche 21 février 2010

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Cadre au chômage depuis quatre ans, Alain Delambre croit voir le bout du tunnel quand une de ses candidatures obtient enfin une réponse positive. Il décroche un entretien avec un cabinet de recrutement, et se retrouve bientôt dans le dernier carré des prétendants à un poste d’adjoint de DRH. Mais l’ultime étape consiste à participer à un féroce jeu de rôle : une prise d’otages. D’entrée, le troisième roman de Pierre Lemaître court le risque de la comparaison : avec Chasseur de têtes, excellent livre de Michel Crespy, Grand Prix de littérature policière 2000, dont la trame de départ est la même. Mais si Crespy consacrait l’essentiel de sa sidérante histoire au jeu de rôle et de dupe, Lemaître découpe plutôt son histoire en trois temps (comme dans son précédent Robe de marié) : l’avant, le pendant et l’après, première et dernière partie seulement étant racontées par son narrateur-chômeur survolté. D’abord la préparation du bonhomme, puis la simulation de prise d’otages, et les rebondissements et embrouilles en cascade qui suivent. Très efficace construction, d’autant que Pierre Lemaître sait parfaitement ménager ses effets, semer ses petits cailloux qui ouvrent l’air de rien de multiples pistes, dévoiler juste ce qu’il faut. Il en remontre en matière de « page turning » aux thrilleristes hexagonaux en série, avec un style nettement plus enlevé que ses collègues. Qu’est-ce qui nous empêche alors d’applaudir des deux mains ? Son personnage principal, victime présumée d’un système qu’il prétend dénoncer tout en demandant surtout à l’intégrer, ne sombre certes pas dans la démagogie facile. On l’exclut ? Bien. A salopard, salopard et demi. Au bal des ordures, le chômeur va jouer sa partition, avec les mêmes instruments que les pros du management, et même un ton en dessus. Revanche savoureuse peut être, mais goût amer à l’arrivée, vie familiale en berne. Delambre n’est pas héros aimable. Constat terminal ironique et glaçant de Lemaître dans les dernières phrases de son roman. Cadre noir, vraiment. Reste qu’on peine parfois à croire à ses volte-face, à ses tourments existentiels – notamment dans ses relations à sa famille – à sa capacité à mener à bien son projet. La deuxième partie, qui nous propose un autre regard sur le personnage, si elle facilite la manipulation de l’auteur, sape aussi en partie la crédibilité de son héros. Même réticence vis-à-vis de la plupart des autres personnages (surtout sa femme et ses filles), plus pions au service de l’exercice qu’êtres de chair auxquels on se raccroche. Du coup, l’ensemble est un tantinet désincarné, presque trop malin. L’intention, parfois trop visible, finit par prendre le pas sur l’émotion, plutôt absente. Mauvais procès ? Peut-être. Sauf que le roman de Pierre Lemaître est porté par une sacrée ambition, comme le révèlent les « références » que l’auteur ne peut s’empêcher de souligner après les remerciements d’usage. Le résultat, s’il place le roman au-dessus de la mêlée, n’est dans ce cadre-là pas totalement à la hauteur.