Accueil > Chroniques > Le choeur des paumés

Le choeur des paumés

Gene Kerrigan (Editions du Masque)

lundi 11 mai 2009


Séance de rattrapage. A l’automne 2008, Le chœur des paumés est passé à travers les mailles de nos filets. Grand mea culpa, et repêchage. Car le deuxième roman (après A la petite semaine) publié en France de ce journaliste dublinois est un régal. Un modèle du genre « noir social », qui dessine par petites touches subtiles le tableau d’une Irlande en plein boom économique, mais dont les fondations laissent apparaître bien des lézardes. On pressent l’effondrement à venir, son lot de désillusions, la cohorte future des laissés pour compte. Entre humour noir, ironie lucide et mélancolie brumeuse, Kerrigan réussit cette toile de fond sur laquelle il révèle surtout toute une série de personnages formidablement denses, réels. Diverses intrigues apparamment sans liens s’entrechoquent, qui finiront bien sûr par se nouer en chamboulant les certitudes de tous. Dans ce monde chancellant, chacun cherche des repères, des appuis solides pour continuer à grimper. Figure centrale de ce jeu de dupes, Harry Synnott, flic incorruptible qui tente de garder son équilibre sur le fil étroit d’une morale établie envers et contre tous. Cette route solitaire, il choisit un jour de l’emprunter quitte à se mettre à dos ses collègues, à bousiller son mariage, à délaisser ses proches. Tant pis pour les sacrifices induits : le sens de la justice guide son parcours. Sa conscience pour lui, il poursuit sa mission, vaille que vaille. Seulement voilà. Qu’est-ce que la justice, qu’est-ce que la morale d’un seul quant une société se délite et part à la dérive ? A trop chasser cette vision idéale qu’il s’échine à construire, le bonhomme finit par tailler les pièces de son puzzle rêvé en se permettant quelques menus arrangements avec les faits. Kerrigan met en place la terrible mécanique qui mène à la déchéance d’un juste, pris à son propre piège. Récit puissant, lourd, inélucatble, parfaitement maîtrisé. A ne pas manquer.