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Anaisthêsia

Antoine Chainas (Série Noire)

lundi 11 mai 2009


Après la cinglante claque prise à la lecture de Versus l’an dernier, on attendait qu’Antoine Chainas non seulement confirme, mais nous envoie vraiment au tapis avec son troisième roman, Anaisthêsia. Las. On est loin cette fois de mordre la poussière, fatigué par les moulinets du bonhomme et ses rodomontades sur le ring. On se prend même d’une méchante envie de jeter l’éponge, histoire d’aller se faire baffer ailleurs. Le héros d’Anaisthêsia, le flic noir Désiré Saint-Pierre, devient suite à un accident insensible à la douleur. Belle idée. Sauf qu’assez vite, le lecteur devient tout aussi insensible à cette affaire, et finit par furieusement s’ennuyer. Plusieurs choses clochent. Le style d’abord. Chainas est à n’en pas douter un auteur singulier, doté d’un style largement au dessus de la moyenne du genre. Il emporte parfois le morceau, et on ne peut nier qu’Anaisthêsia comporte quelques pages vraiment remarquables. Mais souvent, ici, il rabâche, s’enfonce à force de creuser toujours le même sillon, s’écoute écrire. On comprend certes le parti pris de précision chirurgicale de la plupart des descriptions. Coquille vide dans un monde creux, son héros ne s’accroche à rien d’autre qu’à la ficelle et l’emballage. Quand plus aucune émotion n’est possible, quand le corps n’est plus rien d’autre qu’une enveloppe de chairs mortes, alors on peut fouiller, triturer, torturer (le héros devient d’ailleurs cobaye consentant, pourquoi non après tout), exhiber, mettre à nu. Mal du siècle. La forme sans fond, le marketing roi, l’autopsie vaine comme ultime quête de sens. Bien. On saisit, on connaît (Bret easton Ellis, Chuck Palahniuk). Mais Chainas martèle à s’en rendre sourd. « L’armoire avec façade et panneau de particules revêtu de papier décor imitation wengé est vide ». Le procédé systématique en devient plus qu’emmerdant. Et que dire de l’invraisemblable furia sexuelle au cœur du récit ? Chainas nous offrait déjà une éprouvante visite au pays de la débauche rance dans Versus. Là, les agapes gargantuesques de ses femelles affamées d’étalons priapiques virent au grotesque. Chainas compte-t-il chaque fois nous servir pareil morceau de bravoure ? On peut préférer faire maigre. Autre problème majeur : l’histoire. Autant le versant règlements de compte entre dealers caïds de quartier tient la route, autant l’intrigue « Tueuse à la bague » tient du foutage de gueule intégral. Le dézingage de la dame Terminator dans le commissariat, avec nain virevoltant en complice sulfateur, est un grand n’importe quoi. Même punition pour la boucherie terminale. On aurait donc aimer : a) plus de distance et de maîtrise sur un projet pourtant intéressant ; b) une quête obsessionnelle qui ne finisse pas par prendre le pas sur une intrigue expédiée à la va-comme-je-te-pousse ; c) un éditeur qui encadre mieux le talent évident de son auteur ; d) un roman qui ne se contente pas d’irriter et de gratter les plaies. Rendez-vous au quatrième round.