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Noir Béton

Eric Miles Williamson (Fayard Noir)

jeudi 20 novembre 2008


Se camper sur ses jambes. Tenir fermement le tuyau, et ne plus penser à rien. Juste à « guniter », à balancer cette purée collante de ciment et d’eau sous pression. A hurler « Two up ! » pour exiger le débit maximal, et tapisser les fondations d’immeubles, les piles de ponts, à gicler cette saloperie sur tout le chantier s’il le faut, jusqu’à la gueule, jusqu’à en crever s’il le faut. Parce que c’est la règle du jeu. Parce que la mort n’est pas l’invitée surprise des damnés du bâtiment que suit Eric Miles Williamson. C’est un membre des équipes à part entière, qui de temps en temps fait son office comme les autres. On perd un doigt, on se fait écraser un pied, on se retrouve éjecté du huitième étage par cette connerie de tuyau indomptable. Rien que du banal. Broadstreet, Rex, les Mexicains, Root, le contremaître qui gunite religieusement, ne cherche pas à comprendre. C’est ainsi. Bosse et meurt pour le Dieu béton, bosse et supporte parce que tu es un homme, un guniteur, bosse et bousille ta santé parce que qu’est-ce que tu vaux, mon gars. « Two up ! » (le titre original) et crève, quel autre horizon ? Ancien ouvrier du bâtiment, Eric Miles Williamson connût cette musique pendant sept ans. Il tire ce roman absurde et sublime de son expérience. Avec une poignée de types trempant dans cet univers là. Pas l’ombre d’un espoir pour eux. Qu’une survie hasardeuse jusqu’au prochain chantier. Noir Béton est une virée froide en enfer. On s’accroche à ces pauvres errants trop épuisés, même, pour être solidaires, comme ils s’accrochent à leur tuyau de gunite. On tient jusqu’au bout du récit, lessivé, abruti. « Two up ! ». Ah ! Sûr.