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La griffe du chien

Don Wislow (Fayard Noir)

mardi 29 juillet 2008


Voilà ce qui arrive : l’avalanche éditoriale est telle, et la plupart des médias se contentant de remplir des pages et des pages sur des « auteurs » qui depuis longtemps ne les attendent plus pour faire tourner leur usine, on finit par passer à côté de romans monstrueux, au souffle rare et dévastateur. Il faut dire aussi que Fayard Noir se distingue par une promotion frisant le néant, comme si la maison se foutait royalement de publier un chef d’œuvre de la trempe de La griffe du chien (les nombreuses coquilles confirment largement cette impression). Mais passons. Don Wislow jusque là nous amusait avec les aventures humoristiques de son détective Neil Carey. Changement de registre ici, et sidérant bond en avant. La griffe du chien scannent la politique américaine en Amérique centrale entre 1975 et 2000. Ou comment toutes les campagnes de lutte contre la drogue obéissent à une seule et même préoccupation : éviter l’apparition sur le paillasson de l’Oncle Sam de la vermine communiste. Ce qui, forcément, oblige l’administration US à une très adaptable real politik vis-à-vis des narcotraficants de tous poils. Dessous des cartes passionnant, que Wislow dévoile à travers l’affrontement acharné entre l’agent de la DEA Art Keller et les barons de la drogue mexicains de la famille Barrera. Bien sûr, la plupart des personnages obéissent à des archétypes de la fiction américaine : l’ancien du Vietnam, les immondes narcos et leur family-business, l’archevêque flirtant avec la théologie de la libération, la call-girl de haut vol embringuée dans trop forte partie pour son grand cœur qui saigne, le tueur irlandais en quête de rédemption. Mais Wislow emporte son petit monde bien au-delà des clichés, dans une épopée tragique sans temps morts et parfaitement maîtrisée. Certaines scènes sont d’une invraissemblable intensité et essore littéralement le lecteur, mais sans effets gratuits, sans aucune des facilités qui encombrent souvent ce genre de sanglante démesure. Tenir l’affaire 760 pages durant sans jamais molir ni perdre son lecteur est un défi que relève haut la main un Wislow que l’on n’imaginait pas capable de pareille ambition. Alors nous voilà avec un projet mené à bien avec une formidable maestria qui ne doit rien au hasard. Wislow a bossé six ans sur la bête. Pas de secret. Résultat brillantissime. Ces dix dernières années, on compte les romans de ce calibre sur les doigt d’une main.