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Monstrueux

Natsuo Kirino (Seuil/Thrillers)

vendredi 11 avril 2008


Les éditeurs ne devraient pas. Non, le Seuil ne devrait pas sortir le troisième roman de Natsuo Kirino publié en France sous l’étiquette « thriller », même dans sa collection dédiée au genre. Amateurs de frissons calibrés, façon Coben, Cornwell et consorts, filez vous divertir ailleurs. Monstrueux est un roman noir. Et comme son nom l’indique, vraiment monstrueux. Une galerie de freaks, une parade sordide au pays de l’(in)humaine nature. Donc : prétexte, deux prostituées, Yuriko et Kazue, assassinées à Tokyo. Deux filles de bonnes familles. Deux anciennes élèves de la prestigieuse école de K. Deux monstres. Entourées de bien d’autres. La sœur aîné de Yuriko, une froide boule de haine qui nous conte ce cauchemar. Mitsuru, l’inaccessible première de la classe et bientôt chair à secte. La sorcière Marlboro, vieille pute qui tend son sein unique à la pogne des hommes en quête de trouble besogne. Et puis des mères, des mères fatiguées, essorées, suicidaires. Côté hommes, pas mieux bien sûr. Zhang, le meutrier certain de l’une (Yuriko), présumé de l’autre (Kazue), immigré chinois tourmenté d’un amour incestueux, en chute libre au royaume nippon de l’exploitation forcenée. Kijima junior, le jeune beau gosse homosexuel, qui croque la carrière de mac dès l’adolescence jusqu’à en devenir obèse cynique et flippant. Et puis des pères, des pères égoïstes, tyranniques, pédophiles. C’est trop ? Sans doute. Mais Kirino parvient à tenir en laisse tous les membres de sa ménagerie, à les balader au bord de l’insupportable sans semer le lecteur en chemin, même si quelques passages s’avèrent un tantinet trop longs. Question de forme peut-être. Par une succession de journaux intimes qui escaladent crescendo jusqu’à l’horreur du témoignage de Kazue, très éprouvante descente aux enfers d’une folie autodestructrice, et qui s’éclairent les uns les autres, Kirino tient en haleine son lecteur et le pousse à aller au bout de sa chirurgicale entreprise. Au passage, les liens entre presque tous les personnages se tissant dès l’adolescence sur les bancs de l’école de K, Kirino étrille le système éducatif nippon, les codes d’une société claustrophobique en apnée dans les abîmes de la performance. Au final, un constat s’impose, le même que posait Out, le précédent et formidable roman de Kirino. Il ne fait pas bon être une femme au Japon. Non, vraiment pas.