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Derniers verres

Andrew McGahan (Actes Noirs)

vendredi 29 février 2008


Un grand livre malade. A côté duquel nous étions passés, attirés par le clinquant d’autres titres plus que dispensables. Derniers verres pourtant est une des plus belles réussites de 2007. D’où : mea-culpa et repêchage tardif. Nous voici donc dans un bled paumé dans les montagnes du Queensland, Etat névrosé d’Australie. Que fout George, ancien journaliste en vogue dans ce trou perdu ? Il essaye depuis dix ans d’oublier Brisbane, la capitale moisie du Queensland, et ses frasques d’antan, quand le bonhomme naviguait en eau trouble, accostant des nuits durant d’un bouge l’autre, avec ses potes rois du monde. Une fine équipe se vautrant dans la corruption vérolant Brisbane, profiteurs impliqués d’une cité de faux-culs dénonçant la débauche pour mieux l’exploiter. L’administration et la police locale sont mouillées jusqu’au cou, mais qu’importe le flacon quand l’ivresse rend tout possible. Car George tente aussi de résister à l’appel de l’alcool, son meilleur ennemi d’alors. Seulement voilà : le passé débarque en trombe dans son existence nouvelle. Charlie, son double d’hier à la vie à la mort, vient mourir sous ses fenêtres, abominablement torturé. George ne comprend rien. Comme toujours. C’est la bonne idée du roman virtuose de McGahan. George veut tenter d’expliquer ce surgissement improbable, et replonge du coup dans les brumes du passé. Mais il découvre qu’à l’époque, il n’a rien vu à Brisbane. Trop bourré, trop crétin, trop obnubilé par May, la femme fatale de la bande. Les mauvais coups, les dessous sordides de la corruption, bientôt mis à jour par une enquête version « mains propres » (réelle, le roman faisant référence à la Commission Fitzgerald qui aboutit à la fin des années 1990 à la démission du premier ministre du Queensland et à la condamnation de grosses têtes du gouvernement et de la police), George les redécouvre progressivement, réalisant à quel point il noyait jadis sa lucidité dans les litres de cet alcool qui seul donnait un sens à sa dérive. Ce qui ne le console en rien, car comme l’ancienne épave qu’il était, le nouveau George flotte toujours aussi mal dans le torrent du présent. Tout est différent mais rien n’est vraiment changé. Les dés sont toujours pipés, avec les mêmes ou d’autres tordus en coulisse. Alors pourquoi pas un dernier verre, et puis un autre encore, pour boire le calice jusqu’à la lie. Derniers verres, avec un pluriel pour mieux dire la fatalité, est une descente sacrément chaotique dans les tréfonds d’une âme et d’une société rongées par les faux-semblants. Un tord-boyau brûlant qui décape et détruit. Tant pis : à consommer sans modération.