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L’Envol du faucon vert

Amid Lartane (Métailié Noir)

dimanche 13 mai 2007


Le 22 mars 2007, la justice algérienne condamnait par contumace à la réclusion à perpétuité Rafik Khalifa, magnat algérien qui avait édifié à une vitesse sidérante à la fin des années 1990 un empire de papier dans la banque, le transport aérien, l’immobilier, la télévision, la location de voitures de luxe. Le procès de cette affaire d’escroquerie à grande échelle fut cependant qualifié par nombre d’observateurs de « véritable mascarade ». Et pour cause : il n’éclaire que très marginalement les conditions de la réussite du bonhomme, flambeur jet-set gagnant ses premiers deniers sur le marché noir avant d’être propulsé manager-génial, fêté par toute une élite flattant le symbole du renouveau algérien après des années de guerre civile. C’est tout le mérite du roman à clés L’Envol du faucon vert d’éclairer la face sombre de ce triomphe, de dévoiler le « système » algérien pavant une voie royale aux ambitions démesurées de Khalifa. L’activité des « invisibles » réseaux clientélistes et mafieux, l’implication des politiques de tout bord empressés à faire vivre un fantasme d’Algérie moderne, la basse besogne d’anciens islamistes en quête de reconversion tous azimuts, le portrait de la corruption généralisée que dresse Amid Latrane (pseudonyme d’un ancien haut-fonctionnaire en exil) vitriole une société toujours incapable de fonder un Etat de droit digne de ce nom. Latrane ne se limite pas à la chronique de l’affaire, et sa grande force est aussi de fouiller les dessous de l’Algérie des trente dernières années pour exhiber les racines du mal. Avec une liberté que seule la fiction, sans doute, permet, Lartane met à jour un mélange de totalitarisme orwellien et de dérives mafieuses incroyables, décrypte au passage une décennie de « saturation de violence » rendant possible toutes les manipulations. C’est plus noir que noir, servi par un style féroce et imparable, et au final d’une sinistre efficacité.