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Jeux d’enfants

Jonathan Trigell (Série Noire/Gallimard)

mardi 12 décembre 2006

Février 1993. A Liverpool, dans une galerie marchande, un gamin de deux ans et demi échappe à la surveillance de sa mère. Deux gosses de dix ans le prennent par la main. Quelques heures plus tard, ils s’acharnent sur lui et abandonnent le cadavre près d’une voie ferrée. Le corps est retrouvé deux jours après. Les deux gamins, Robert Thompson et Jon Venables sont très vite arrêtés. Ils avaient été filmés par les caméras du centre commercial. L’histoire ravage l’Angleterre. Les tabloïds se déchaînent. En novembre 1993, les gamins sont condamnés à une peine illimitée. Quinze ans de prison au moins, et une sortie qui peut seulement dépendre d’une décision de la Reine. Pourtant, en juin 2001, ils sont relâchés. Sous de nouveaux noms, ils doivent se réinsérer. Le débat autour de cette libération fait rage dans les journaux et dans l’opinion. Par décret, en Angleterre et au Pays de Galles, la presse est interdite de toute publication pouvant révéler leur nouvelle identité. Depuis, de nombreuses rumeurs courent régulièrement les tabloïds et Internet. L’Affaire est toujours sensible. Ce terrible fait divers inspire l’incroyable premier roman de Jonathan Trigell. Son personnage principal est un des deux enfants tueurs, que l’on commence à suivre au début de sa réinsertion. Il s’appelle désormais Jack. Avant, c’était Boy A (titre original), le compère de Boy B, qui lui s’est suicidé en prison. Ils ont un jour comme un autre assassiné Angela, petite princesse dans la même classe que A. Trigell alterne, tout au long du roman, un chapitre sur la nouvelle vie de Jack, un chapitre sur son existence d’avant. Son Jack devient rapidement sympathique, jeune adulte totalement perdu dans un monde, après des années de prison, qu’il ne connaît même pas. Et Trigell plonge le lecteur dans un double suspense. Sur le passé : que s’est-il vraiment produit ce jour-là ? Jack ne pouvait être impliqué qu’à la marge, tombé dans une salle embrouille, mais pas réellement responsable. Ou alors, victime en quelque sorte de son environnement familial. Compatissant avec Jack, le lecteur lui cherche forcément des circonstances atténuantes. Car on ne peut supporter un pourquoi sans réponses rassurantes. Trigell révèle progressivement la vérité. Terrifiante. Force le lecteur à de rudes interrogations. L’autre suspense tient évidemment à l’avenir. Jack peut-il conserver son anonymat, se reconstruire dans le mensonge obligatoire ? Alors que les tabloïds immondes chassent toujours le scoop ignoble ? Qu’attend d’ailleurs le lecteur ? Que le bonhomme finissent par vivre heureux ? Qu’il paye au final ? Questions inconfortables, encore. Jeux d’enfants plane ainsi, et largement, au-dessus de la production courante, surtout pour un premier roman, d’ailleurs récompensé en 2005 comme le meilleur de l’année outre-Manche. Le titre éclaire la nouvelle Série Noire qui avec de telles publications est vraiment sur la bonne voie.