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Les Brumes du passé

Leonardo Padura (Métailié)

jeudi 7 septembre 2006


Vous pouvez oublier sur le champ la plupart des livres que vantent les gazettes rouleau-compressées par l’écrasante rentrée littéraire. Mais par pitié, ne passez pas à côté du dernier Leonardo Padura. Il faut s’enfoncer et se perdre dans ces Brumes du passé, sans crainte de mauvaises rencontres. Ils sont magnifiques, tous les personnages de Padura, d’une humanité monstrueusement attachante. Mario Conde bien sûr, notre plus bel ami de la Havane, qui balotte son doux désenchantement dans ce pays où il n’est plus flic (plus tout à fait), mais parfaitement bonhomme au royaume des désillusions. Toute sa bande avec lui, compagnons de mélancolie fine, du Flaco Carlos, promis à mourir de plaisir, à la délicieusement complice Tamara, en passant par le petit dernier couvé par les dinosaures, Yoyi el Palomo, une belle assemblée de Martiens égarés dans un pays où le grand soir se limite à une grande bouffe arrosée comme un feu d’artifice trouant la sombre pénurie ambiante. La brochette épaule le Conde dans une enquête de fouille mémoire au bon temps d’avant, quand tout était encore possible. Quand on tombait amoureux des chanteuses de boléro parce qu’une chanson triste vaut tous les discours sur les lendemains qui chantent. On suit donc notre Conde qui s’épuise à ressuciter les fumeuses années 1950 dans un Cuba d’aujourd’hui qui ne croit plus à rien. L’intrigue baigne dans cette tendre nostalgie lucide, avance doucement comme il se doit, portée par la langue somptueuse de Padura, un flot aussi gorgé d’émotions que ces boléros d’antan. On aimerait que ces Brumes ne se lèvent jamais. Mais voilà, la berceuse s’achève. Et on se console en se disant que l’on vient de savourer sans doute le meilleur roman de Padura. Ce qui n’est pas rien.