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Regrets d’hiver

Romain Slocombe (Fayard Noir)

lundi 24 juillet 2006


Quatrième tome de la tetralogie de Romain Slocombe sur le Japon, Regrets d’hiver est peut-être aussi le plus noir. Car il fouille au plus sombre de l’histoire nipponne, en revenant sur le « viol de Nankin » de 1937, quand l’armée japonaise massacre atrocement les malheureux chinois prisonniers de la ville nasse. Episode des plus sinistres, toile de fond déjà du récent Tokyo de Mo Hayder, mais que Slocombe aborde de façon beaucoup plus frontale, massive, et pour tout dire plus efficace. Il met ce récit dans la bouche d’un ancien sous-officier, désormais chef d’entreprise omnipotent, qui raconte avec force détails et sans complexe les horreurs auxquelles il se livra jadis. Son interlocuteur, l’artiste fétichiste briton et héros récurrent de Slocombe, Gilbert Woodbrooke, n’en croit pas ses oreilles, ce qui ne l’empêche pas de tisser une curieuse relation avec le vieux patron, artiste collectionneur lui aussi. La puissance de Slocombe tient dans sa façon de tricoter plusieurs points de vue (victime et bourreau) insoutenables, en permettant tout de même au lecteur de souffler grâce à son truculent personnage principal. Un mélange des genres assez délicat mais réussi, même si l’intrigue est bâclée sur la fin. Un mélange qui permet à Slocombe de se coltiner de méchantes questions : sur la propagande qui transforme de paisibles citoyens en machines à tuer, sur les liens entre la cruauté, l’esthétisme et l’érotisme, sur la fascination de la guerre. Une conclusion assez remarquable donc du projet de l’auteur, qui peut en plus se lire seule, même si les références aux anciens épisodes abondent. Regrets d’hiver glace les sangs, mais on le regrette pas.