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Perles noires

vendredi 1er juillet 2005

Des romans qui sortent du cadre classique, font exploser le genre, permettent la découverte d’univers singuliers. De vrais trésors qui ne manqueront d’enrichir le lecteur amateur de sentiers de traverse.


- La Nuit du Jabberwock, de Fredric Brown (1951) Doc Stoeger n’en peut plus. Plus de vingt ans à publier sa feuille de chou, le Carmel City Clarion, et jamais la moindre nouvelle excitante dans les colonnes de son journal. Doc, amateur éclairé du grand Lewis Carroll, verrait bien un méchant jabberwock pointer sa gueule qui mord et griffer son ennui. Justement, un dernier verre après le bouclage, et voilà le Doc projeté de l’autre côté du miroir. Borogoves et gangsters, cocktail détonnant pour cet hommage fantastique à l’auteur d’Alice. Brown au pays des merveilles, en somme.
- Les énergumènes, de John D. McDonald (1960) Trois jeunes garçons, une fille. Ils se sont rencontrés par hasard sur les routes américaines. Ils vont devenir « la meute sanglante ». Tueurs pour rien, par hasard encore. John D. McDonald raconte leur traque à travers les récits entrelacés de leur avocat, du journal dans le couloir de la mort d’un des énergumènes, d’une narration sèche comme un rapport de police. Cinq ans avant le Capote de De sang froid, une espèce de fiction documentaire qui se refuse à expliquer ou à juger. Tendu et glaçant.
- Adios Shéhérazade, de Donald Westlake (1970) Ecrire ne nourrit pas Edwin Topliss. Enfin, écrire des choses « normales ». Alors Edwin accepte de sévir dans le livre porno. Mais voilà : après 28 productions sans problème, notre homme est saisi par la crampe de l’écrivain. Sec devant la page. L’occasion pour Westlake, qui se souvient ainsi de ses propres débuts dans le genre érotique, de conter par le menu les mille et une façons de tirer à la ligne ou de construire des trames délirantes. Un roman d’une drôlerie irresistible. Quand Wesltlake fait dans l’introspection, même son lecteur finit par se regarder bizarement dans son miroir.
- Combats de coqs, de Charles Willeford (1972) Franck Mansfield ne vit que pour une chose : la médaille de Coqueleur de l’Année, remise à l’issue du Tournoi annuel de la Southern Conference, le TSC, la compétition de combats de coqs la plus difficile de tous les Etats-Unis. Tant qu’il n’est pas parvenu à décrocher cette récompense suprême, Franck Mansfield a fait voeu de silence. Fabuleux roman de Charles Willeford, écrit en 1962 mais publié seulement dix ans plus tard, qui plonge le lecteur dans un univers incensé sur les routes du Sud profond. Un roman tour à tour tendre et violent, oeuvre au noir d’un humanisme contagieux. Sidérant et bouleversant.
- Rage Noire, de Jim Thompson (1972) Un concentré de Thompson. Ignoble, drôle, sordide, délirant, cynique, touchant. Allen Smith est un adolescent noir, surdoué. Sa mère est blanche. Entre les deux, les rapports sont terrifiants. Maman oblige le fiston à coucher avec elle. Le gosse doit payer ses cheveux crépus, expier la culpabilité maternelle. Tringle et trinque. Fort. Lui en rajoute en jouant le nègre de service. Provocation à tous les étages, dialogues échevelés, portrait explosif d’une Amérique à l’ombre des faux-culs, du Thompson pur jus, qui griffe le lecteur jusqu’au sang. Le pire, c’est que l’on rit souvent. Jaune.
- La Bouffe est chouette à Fatchakulla !, de Nedd Grabb (1978) Un des Ovnis de la Série Noire. Des cadavres déchiquetés à la chaîne trouble la quiétude des bouseux du canton de Fatchakulla. Linwood Spivey, l’homme « qui sait tirer les choses au clair » entre dans la danse. Ou plutôt la gigue à rendre marteau. Le roman navigue entre Twin Peaks et Massacre à la tronçonneuse, on ne sait vraiment ni qui ni quoi jusqu’à la révélation finale dont on se fout éperdument : ce qui tombe plutôt bien tant l’identité du dépeceur tient du n’importe quoi géant. Reste qu’on se marre bien à table à Fatchakulla.

- Eloge de la pièce manquante, d’Antoine Bello (1998) Des meurtres en série endeuille le JP Tour, le circuit professionnel des champions de puzzle de vitesse. De quoi ? Le tourneboulant roman d’Antoine Bello nous entraîne dans un monde singulier (ces compétitions existent vraiment, même en France, sous la houlette d’une marque de puzzles) sur un mode des plus ironiques. Les 48 chapitres abordent différents genres littéraires, de la dépêche d’agence à la chronique ou au compte-rendu « sportif » en passant par l’article théorique fumeux. L’exercice de style prend certes le pas sur l’intrigue, mais le tour de force est parfaitement maîtrisé. Surprenant et jubilatoire.
- Chasseurs de tête, de Michel Crespy (2000) Jérome Carceville est cadre supérieur. Au chômage. Jusqu’au jour où un grand cabinet de recrutement le contacte et finit par le sélectionner avec d’autres candidats pour un jeu de rôle grandeur nature. Ce petit monde se regroupe dans un coin perdu des Alpes et l’enfer peut commencer. Un thriller prenant de bout en bout qui passe au scanner la folie de la rentabilité qui nous entoure. La machine évidemment déraille, la lutte pour le pouvoir et la gagne devient une lutte pour la vie. Un roman férocement réaliste, et une étude terrifiante sur l’homme confronté au système qui s’applique à le broyer.
- La culasse de l’enfer, de Tom Franklin (2003) La vie ne tient pas à grand chose à Mitcham Beat, coin perdu de l’Alabama. Un accident, un mort, et la violence se déchaîne. D’un côté les bouseux, cultivateurs de coton, de l’autre les propriétaires terriens de la ville. Au milieu, un shérif proche de la retraite, qui tente de calmer son monde. En vain bien sûr. Un roman âpre, terriblement humain, western noir à partir d’un fait réel de la toute fin du XIXe siècle. Cette première oeuvre de Tom Franklin impressionne, et pose notre homme comme un auteur à suivre avec la plus grande attention.
- L’Evangile du bourreau, d’Arkadi et Gueorgui Vaïner (2005) Les mémoires d’un petit soldat de Staline, contraint de se retourner sur ses basses oeuvres et celles du régime avant de passer l’arme à gauche. Un roman éprouvant, tour à tour insoutenable et jubilatoire, par deux frères au style férocement drôle. Avertissement : le voyage laisse des traces.
- Le complot mongol, de Rafael Bernal (2005) Un ovni mexicain écrit en 1969 et intelligemment réédité par Serpent noir. Filiberto Garcia, tueur blasé, barbotte dans les eaux troubles des magouilles gouvernementales et des manipulations d’agents très spéciaux russes et américains. Le jeu de massacre est savoureux, parfaitement servi par une langue truculente (bien rendue, mention très bien donc à la traduction). Ce roman pétillant de jeunesse est à découvrir d’urgence.
- Les Falsificateurs, d’Antoine Bello (2007) Deuxième roman d’Antoine Bello et deuxième citation dans cette rubrique Perles noires. Normal. L’imagination du bonhomme sidère une fois de plus avec son Consortium de Falsification du réel, organisation internationale secrète spécialisée dans la réécriture de l’Histoire, voir même dans la création d’une vrai-fausse Histoire. Inventivité folle, plaisir de lecture et interrogations paranoïaques à prévoir. Epatant.
-L’homme qui marchait sur la lune, d’Howard McCord (2008) Un nom : William Gasper. Une langue : bien pendue. Le bonhomme parle, monologue et digresse en même temps qu’il marche, infatigablement, de long en large sur une montagne perdue du Nevada. Il se dit tueur professionnel. Il sent la présence d’un poursuivant. Chasseur chassé. Traque et trappe. De quoi s’agit-il ? On ne sait trop. Reste une silhouette floue, mais une impression durable.