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L’Evangile du bourreau

Arkadi et Gueorgui Vaïner (Folio Policier)

vendredi 27 mai 2005


Pavel Egorovitch Khvatkine. Un nom à retenir. Sans doute le personnage le plus ignoble de la littérature noire, qui en compte pourtant quelques uns. Et les frères Vaïner sont de fiefés enfoirés de nous plonger ainsi dans l’esprit d’une telle ordure, en le promouvant narrateur de ses 770 pages sidérantes. Ce « je » de L’Evangile du bourreau est insupportable, vomitif, terrifiant et forcément maginfique. Khvatkine est un petit soldat de Staline, exécutant des basses oeuvres, bras armé des délires putréfiés de la clique rouge des années 1940 jusqu’à la mort du grand moustachu en 1953. Le roman d’ailleurs commence là, sur la fin du Saint Patron, avec tous ses sbires affolés qui errent dans la Datcha en se demandant quand sortir les couteaux de la succession. C’est le premier souvenir que partage avec nous Khvatkine, que l’on retrouve embrumé par l’alcool quarante ans plus tard, à l’heure des comptes. Car celui qui a tout traversé, tout vu et tout entendu des manigances du régime, et qui croyait pouvoir finir tranquillement sa vie en gommant son passé, se voit soudain sommé par son futur gendre de s’expliquer pour l’Histoire, avant de crever la bouche ouverte. Les frères Vaïner nous raconte ainsi l’incroyable « complot des blouses blanches », quand le régime décide de se débarasser de tous les médecins russes juifs, coupables de saigner le bon peuple et ses dirigeants. Une folie qu’il fallut pourtant arrêter quand les mêmes dirigeants se rendirent compte que la plupart des médecins compétents de l’Union étaient justement juifs. A travers donc l’infâme Khvatkine et cet absurde épisode, les frères Vaïner brossent un tableau sanglant du système soviétique, vomissent un flot d’abjections insoutenables et jubilatoires aussi car le tandem est doué d’un style férocement drôle. Il ne faut donc pas manquer ce chef d’oeuvre sorti en 2000 dans la collection La Noire et relancé aujourd’hui par Folio Policier. Et se délecter aussi de l’habileté des frères Vaïner, qui écrivirent cette somme sous l’ère Brejnev en réussissant à se jouer de la censure. Un chef d’oeuvre qui creuse un méchant sillon dans la mémoire du lecteur.