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Un Mystère

Sur les traces de l’éléphant

vendredi 27 mai 2005

La collection Mystère porte bien son nom. Ce fut certes pendant près de 25 ans une des collections les plus célèbres et les plus repérables, grâce à ses visuels nettement plus chatoyants que ceux de ses soeurs rivales du Masque ou de la Série Noire. Pourtant, on ne sait pas grand chose sur les petits secrets du Mystère, et la littérature consacrée à cette collection reste bien maigre. Le présent article doit ainsi beaucoup aux courtes études de François Guérif et Michel Lebrun publiées par la revue Polar à partir de 1992 dans ses numéros 5 à 9.
L’aventure, comme toujours, commence avec un homme : le Danois Sven Nielsen. Fils de libraire, il s’installe à Paris dès 1924, et travaille longtemps chez Hachette, avant de fonder en 1944 les Presses de la Cité. Nielsen aime évidemment la littérature, mais surtout la littérature qui se vend. Et au lendemain de la seconde guerre mondiale, le genre policier est un créneau des plus porteurs. Nielsen se lance donc très vite dans la publication d’auteurs à succès tels Peter Cheyney ou Georges Simenon. Des collections apparaissent, comme Cosmopolis qui fait la part belle aux anglos-saxons Cheyney, Ngaio Marsh ou Mignon G. Eberhart, mais aussi à quelques scandinaves tels Högberg ou Aadal, ou la série Puzzle, à l’existence plus éphémère mais avec quelques pointures comme Patrick Quentin, Vera Caspary ou Mickey Spillane.
Les lecteurs étant au rendez-vous, Nielsen décide de pousser l’avantage avec une nouvelle collection promise à un bel avenir. Un Mystère débarque donc dans les librairies à la fin de l’année 1949. Attention cependant. Pour les collectionneurs, on peut signaler que le label Un Mystère existe en fait depuis 1946, avec neuf titres hors série publiés jusqu’en 1952 avec une numérotation en chiffres romains. Le premier Mystère I est ainsi La Maison d’une autre de Mignon G. Eberhart. Le dernier, et donc Mystère IX, est Le Parfum et la pourriture de Robin Maugham.

La maison d'une autre

Mais revenons à la collection Un Mystère proprement dite. Elle débute avec Visages de rechange d’Erle Stanley Gardner, auteur foisonnant qui devait d’ailleurs donner à lui tout seul 111 titres à la collection (en comptant ceux parus sous le pseudonyme A.A. Fair). Pourquoi ce nom de Un Mystère. Pour une raison toute bête, si l’on en croit l’auteur Maurice-Bernard Endrèbe, qui devint dans les années 1950 le principal conseiller éditorial de la collection. Sur la couverture américaine d’un ouvrage de Patrick Quentin se trouvait le sous-titre : A Mystery !. Dont acte.

Un Mystère démarre, sous forte influence américaine, ses couvertures au format 11,2 X 16,5 cm étant aussi des reprises ou des adaptations des illustrations des paperbacks américains. Les dessins peuvent être recadrés ou agrandis, mais la pioche est bonne puisque la collection tranche avec la présentation nettement plus austère du Masque ou de la Série Noire. Ici, les couleurs règnent. Enfin, presque toutes les couleurs, le vert étant longtemps banni, car jugé porte malheur par Sven Nielsen, éditeur inspiré mais très superstitieux. C’est d’ailleurs aussi par superstition que Nielsen choisit comme logo le petit éléphant assis et lisant, pachyderme porte-bonheur selon notre homme. Le nom de l’auteur apparait lui en bas à droite (le plus souvent), dans un espèce de timbre-poste dentelé de couleur rouge.
D’un point de vue éditorial, la collection s’avère nettement plus ouverte que ses rivales. A côté des romans à énigme classique d’Ellery Queen ou Patrick Quentin, on trouve les suspenses psychologiques de William irish ou Vera Caspary, l’espionnage avec Peter Cheyney ou Eric Ambler, le noir avec Benjamin Benson, et les auteurs français qui pointent la plume à partir de 1952 avec Maurice-Bernard Endrèbe, Jean Bruce et Michel Lebrun notamment.

La collection se caractérise par l’absence de directeur attitré. Sven Nielsen intervient, mais aussi son fils Claude ou Madame Nielsen, dont les choix s’imposaient sans discussion selon Endrèbe. Un Mystère est donc très éclectique, ce qui impose d’ailleurs l’apparition de codes sur les couvertures pour éclairer les lecteurs : des mots clés expliquant le sous-genre auquel appartient le roman. A partir des années 1960, ces repérages se systématisent avec trois « timbres » en quatrième de couverture, qui sont jaune, bleu ou rouge avec les mots « Noir », « Suspense-Action » ou « Classique-Enigme ». Mais comme rien n’est jamais simple et figé au Mystère, à cette classification s’ajoutent quelques surprises avec des mots clés tels « Contes-Suspense » par exemple pour Irish, « Fantaisie » pour des romans tels Poison et fleur de pêcher de Cheyney, voir pas de code du tout comme pour le très noir Fallait pas commencer de Mickey Spillane.


Un Mystère est donc en quelque sorte la collection des exceptions, ce qui peut ravir les collectionneurs. Inutile ainsi de chercher à dénicher les numéros 647 et 766 qui ne sont « mystérieusement » jamais parus. En revanche, on peut se précipiter sur Du Riffifi chez les femmes (1957) d’Auguste Le Breton. Il s’agit du seul et unique numéro double de la collection (345 et 345 bis). Il compte 288 pages contre les 196 habituelles (Un Mystère devait jauger 350 000 signes, ce qui obligeait à certaines coupes, même si la pratique, comme celle de la réécriture, était moins systématique qu’à la Série Noire). Au roman proprement dit est en effet ajouté un lexique argotique de 15 pages, un guide de 26 pages sur la collection et une liste des 349 titres déjà édités. Le roman se distingue aussi par une présentation inhabituelle : pas d’illustration, et le nom de l’auteur qui ne figure pas dans le timbre classique. Le mot clé signalant le genre est cette fois un curieux... « Dur » !
La collection vit ainsi ses plus belles années jusqu’en 1966. Dès 1964 cependant, un changement de présentation s’amorce avec le N°723, Les Incorruptibles d’Eliot Ness et Oscar Fraley. La couverture devient blanche, le nom de l’auteur et le titre, en haut, viennent en noir comme souligné au rouge à lèvres, et s’orne d’un dessin ou de plus en plus souvent d’une photo, surtout quand un film est adapté du roman. La première série d’Un Mystère s’achève avec le N° 769, Le billet jaune de L.S Karen.

La deuxième série débute sa carrière au deuxième trimestre 1966, avec L’Auvergnat de Michel Lebrun. La présentation change à nouveau sur les jaquettes au format 10,6 X 18 cm. Le célèbre petit éléphant disparaît, remplacé par une espèce de spirale. Le titre apparaît dans la partie supérieure sur un bandeau noir, le nom de l’auteur figurant à côté, plus petit et souvent en rouge. La partie inférieure appartient à l’illustration. Les choses sont inversées pour les titres du sous-genre espionnage. Cette deuxième série devait se poursuivre jusqu’en 1968 et le N°191, Le fils à papa de Franck Neville. Non sans un nouveau changement en cours de route, une photo quadrillée occupant alors les trois quarts de la couverture.


Mais la collection phénomène des années 1950 ne connaît plus le succès d’antan. On enterre de plus en plus le roman policier, les années 1970 devant voir monter en puissance un autre genre : la science fiction. Pour se relancer, la collection inaugure du coup une troisième série, en 1969 avec Du monde au balcon d’Ellery Queen. Le format s’allonge (10,5 X 17,9 cm), et le petit éléphant refait son apparition en haut à gauche. Le titre cette fois explose en grosse lettres noires, laissant à l’illustration (de plus en plus souvent une photographie) la moitié inférieure gauche. La formule tient ainsi deux ans. Et puis en 1970, après le N°64, Bille en tête d’Ivor Drummond, la collection saute directement... au N°101, Un fantôme en papier d’André Sivergue et en profite pour bouleverser encore son visuel. Le petit éléphant refait ses valises, le titre et le nom de l’auteur sont incrustés dans un M géant qui croque la moitié de la couverture. Bien en phase avec son époque, l’illustration, dans la partie inférieure, tend à mettre de plus en plus en valeur d’accortes jeunes filles sur un fond aux couleurs psychédéliques. Aguicheur, mais encore insuffisant. Après un dernier Gidéon au Musée signé J-J Marric, la collection disparaît définitivement en 1973.


Ce qui ne veut pas dire que l’éditeur abandonne la veine policière. Une nouvelle collection prend la relève, destinée à être vendue principalement dans les supermarchés : Punch. Elle devait également compter deux séries : la première, avec seulement 27 titres jusqu’en 1974, puis une deuxième, essentiellement composée de rééditions, avec 144 titres entre 1976 et 1978.

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Triste fin pour Un Mystère ? Sans doute. Aussi en 1979, Maurice-Bernard Endrèbe et Michel Lebrun tentent-ils de la faire revivre, en rééditant quelques uns de ses joyaux dans une collection baptisée Classiques du roman policier. Mais le choix de la couverture n’est guère heureux, avec un bleu assez austère et un rappel de la couverture originale réduit à une petite vignette en quatrième de couverture. Après le numéro 21, il est décidé de mieux exploiter les illustrations du temps jadis, qui reviennent alors, mais sans doute trop timidement, encadrées en première de couverture. Rien n’y fait cependant. La relance est un échec, et les « Classiques » s’éteignent après le N°36. Un Mystère est bel et bien morte, et avec le temps, ce sont heureusement les collectionneurs qui aujourd’hui lui donne ses lettres de noblesse.

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