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Monster

Naoki Urasawa (Big Kana, Dargaud)

mercredi 6 avril 2005


Attention, chef d’oeuvre. A l’ombre du polar chronique rarement des BD, tant le genre est mal servi par le 9eme art. Mais la série manga de Naoki Urasawa est une performance phénoménale, un thriller addictif de 18 volumes qui parvient à embarquer le lecteur dès les premières planches pour le lâcher pantelant plus de 3 500 pages ( !) plus tard, avec une seule envie : reprendre le tout du début ! Tout commence à Düsseldorf, en 1986. Un jeune et brillant chirurgien japonais, Kenzo Tenma, décide contre l’avis de ses supérieurs d’opérer Johann, un garçon débarqué dans son service avec une balle dans la tête, plutôt que le maire de la ville. Ce dernier meurt, mais Johann survit, avant de disparaître. Quelques heures après sa mystérieuse disparition, tous les dirigeants de la clinique sont retrouvés morts, empoisonnés. Le chirurgien est accusé. Il fuit, avec un seul but : retrouver Johann. Voilà pour le point de départ d’un périple tortueux où vont se multiplier les vraies et fausses pistes, se télescoper les petites et la grande Histoire, s’entrelacer les destins d’une multitude de personnages. Tout est sidérant dans Monster. Le scénario bien sûr, toujours tendu à l’extrême, et qui jamais ne connaît de temps mort (mention spéciale aux tomes 10 et 11). Les personnages, tous cohérents et crédibles de bout en bout, d’une complexité rare en BD (formidables, le commissaire Runge ou le journaliste Grimmer) ne sont ni bons ni mauvais, tour à tour touchants d’humanisme et révoltants de violence ; les dessins, avec des décors à la précision photographique, des corps et des visages à la fois épurés mais génialement expressifs ; la mise en scène, d’une efficacité diabolique, avec une multiplication de champs/contrechamps et d’inserts, un découpage qui fait de chaque double planche un piège pour le lecteur et l’oblige à tourner fébrilement la page. Maintenir une telle tension sur 18 volumes est exceptionnel. La technique d’Urasawa tient dans un incroyable jeu de regards. Tous les sentiments des personnages passent par eux, et c’est un tour de force que de faire avancer la narration par ces échanges incessants qui disent beaucoup de ce qui se tapit au fond de l’âme humaine. Monster au final est bel et bien monstrueux. Un classique de la BD mais aussi du polar en général, que le lecteur n’est pas près d’épuiser. A lire et à relire. D’urgence.