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Invitation au crime

Joseph Sheridan Le Fanu (Phébus)

mercredi 23 février 2005


Il est bon parfois d’oublier l’actualité. De ne plus courir après la surproduction éditoriale et de se tourner vers une vieille connaissance, un drôle d’auteur que l’on était habitué à rencontrer sur d’autres sentiers, plutôt fantastiques pour tout dire. Sheridan Le Fanu est le père monstrueux de Carmilla, l’ancêtre saphique de Dracula, ou du nauséeux Oncle Silas, deux impérissables chefs-d’oeuvre. Mais voilà qu’ici il nous invite au crime, au moins si l’on en croit le titre français. L’original reste plus dans la veine de notre homme (The Evil Guest), mais la traduction n’est pas mauvaise fille, qui souligne que l’oeuvre se promène effectivement sur les chemins encore méconnus à l’époque (1851) du récit criminel (« policier » est encore prématuré). La pression monte très vite dans la triste demeure des Marston, un meurtre que l’on pressentait fatal est effectivement commis, annonçant d’autres drames tout aussi inévitables. L’horreur qui chamboule le bel ordre ambiant et précipite les catastrophes, on retrouve le motif idéal d’un autre tortureur des moeurs victoriennes : Wilkie Collins. Mais là où Collins prend son temps, pervers en diable et méchamment retors, toujours à tirer sur la corde feuilletonesque, Le Fanu se montre plus direct, et ici d’autant plus percutant. Certitude : il fallait un sacré culot à cet Irlandais, notable apparemment sage, pour tremper sa plume dans pareil vitriol. Le lire aujourd’hui pique encore un peu, ou tout au moins permet de se laver les yeux des jets d’encre intempestifs des tâcherons actuels. Une Invitation à ne pas dénigrer donc.