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Folio Policier

Les couleurs du noir

lundi 21 février 2005

Octobre 1998. Dans les librairies débarquent d’un coup une trentaine de titres, avec logo Folio Policier. Avec leurs couvertures aux couleurs pétantes, ils tranchent plutôt dans l’univers du noir. Mais pourquoi diable la tranquille maison Gallimard, qui dispose déjà de sa Série Noire, lance-t-elle une nouvelle collection de poche ? « L’idée est le fruit d’une réflexion globale sur Folio à l’époque, raconte Yvond Girard, le directeur de Folio depuis 1989. La collection comptait alors 3 500 titres, parmi lesquels un nombre assez important de romans policiers. Comme l’offre en poche devenait de plus en plus pléthorique, il nous semblait nécessaire, avec Antoine Gallimard, de sectoriser, de segmenter les genres littéraires de notre collection, pour clarifier l’offre ».
Distinguer les polars, l’idée n’est pas totalement neuve chez Folio. A la fin des années 1980, des titres de Chandler, McCoy, Irish entre autres sortent en suivant la classique numérotation de Folio, mais avec des couvertures qui frappent : toutes noires, avec des illustrations noir et blanc de Richard Martens, Serge Hochain ou Gérard Failly, et le petit rectangle stylisé en bas à droite parfois en jaune.

Plutôt réussies, ces couvertures ne séduisent pourtant guère les libraires, qui rechignent notamment sur la tranche noire. Qu’à cela ne tienne. A partir du début des années 1990, on revient à la tranche et à la couverture blanches classiques, mais cette fois avec une illustration de Gérard Failly à partir de photos, qui comporte une tache rouge. La distinction étant assez subliminale, la plupart des couvertures tournent également autour d’un thème unique : une jolie fille, vivante ou morte, si possible dotée d’un décolleté généreux.

La formule fonctionne donc un temps, sans être vraiment satisfaisante. D’où la volonté de passer à la vitesse supérieure d’une collection dédiée au genre, avec sa numérotation propre. Pour le visuel, le service marketing rappelle le refus définitif du noir sur la tranche ou sur le dos. Dont acte. Le noir se limite au bandeau de la couverture sur lequel le nom de l’auteur apparaît en blanc, et plus gros que le titre systématiquement en jaune. L’inverse donc de chez Folio. Mais comme l’on appartient à la même famille, la police de caractère est similaire. Pour l’illustration, il est décidé de se démarquer le plus possible des autres éditeurs. « L’idée principale se résume en un seul mot : la couleur, explique Isabelle Flamigni, responsable de la maquette depuis l’origine de la collection. On choisit donc des photos que l’on retravaille complètement, en recadrant car on décide de privilégier les gros plans, et bien sûr en recolorisant ». Ce choix s’avère payant. Sur les rayonnages, la collection attire l’oeil. Au niveau des thèmes des photos, l’originalité est nettement moins de mise. On surexploite encore beaucoup le thème raccoleur des femmes fatales. Il faut bien vendre. Quant au contenu éditorial, le choix des premiers titres résume parfaitement le projet : « profiter de l’immense fonds Gallimard pour remettre en scène un certain nombre de classiques, et puiser aussi dans les auteurs français plus récents », commente Yvon Girard. Draguer les lecteurs traditionnels du genre en essayant de convaincre aussi les jeunes. Maurice G. Dantec ouvre donc le bal aux côtés de Thierry Jonquet, Jean-Bernard Pouy, Tonino Benacquista et Didier Daeninckx, le tout à l’ombre des grands frères américains, Chandler, Goodis, Hammett, Himes, bref les stars de la Série Noire d’antan (voir liste des 30 premiers titres).

De la Série Noire, il en est assez vite question. Car Folio Policier se taille rapidement un joli succès. Les mauvais esprits se dépêchent du coup d’agiter le chiffon rouge d’une curieuse concurrence interne entre la nouvelle collection et la vieille dame en noir de chez Gallimard. Son patron, Patrick Raynal, ne tarde pas à ruer dans les brancards. Coups de gueule sévères et amertume qui dure. En 2001, au moment du relookage de la Série Noire, Raynal bougonne encore : « Il était temps de bouger pour arrêter l’hémorragie face à une collection de poche qui reprend nos titres pour pas un sou, les vend moins cher que nous, avec une énorme distribution ». Yvon Girard, effectivement, se souvient de « prises de becs mémorables », alors même que Raynal, les premiers temps, était associé, comme d’autres conseillers, à la détermination du programme de Folio Policier. Sans doute s’agissait-il d’attaquer pour mieux se défendre et marquer son territoire. « La vocation de la Série Noire n’est plus aujourd’hui de pratiquer une politique de réédition du fonds, qui concerne plus Folio Policier, mais de découvrir de nouveaux auteurs, d’aider à les promouvoir », conclut Yvon Girard. Les choses rentrèrent donc dans l’ordre. Mais sans doute persistait-il quelques animosités révélées alors. Car trois semaines après notre interview avec Yvon Girard, Gallimard annonçait, début novembre 2004, la séparation "à l’amiable" avec Patrick Raynal, qui rejoint Fayard pour relancer la collection Fayard noir abandonnée assez vite après sa création par François Guérif (le patron du polar chez Rivages) dans les années 1980.
Le lancement de Folio Policier est en tout cas une réussite. La collection avance à un rythme soutenu, avec 4 titres par mois et des tirages de départ sur les mêmes bases que la littérature générale (10 à 15 000 exemplaires), puisqu’il s’agit de toucher si possible un cercle beaucoup plus large que les habitués du genre. Mais fin 2002, Yvon Girard ressent le besoin d’ouvrir sa collection à de nouveaux auteurs. « Je n’avais ni le temps ni surtout la compétence pour définir une politique éditoriale cohérente, trouver de nouveaux partenaires et assurer avec eux des relations suivies. Il fallait quelqu’un tombé dans la marmite polar quand il était petit ».
Voilà donc Lionel Besnier qui entre en scène au printemps 2003. Le bonhomme affiche alors 32 ans, une réputation de gros lecteur de polars, et surtout cinq ans d’expérience comme libraire. Le CV idéal. Avec Lionel Besnier, l’évolution de la collection est double. « D’abord, nous souhaitons rendre compte de la diversité actuelle du genre, et la collection commence donc à accueillir du thriller par exemple avec John Farris, du polar historique avec Alesandro Perissinotto, du polar psychologique, des jeunes auteurs qui ne viennent pas forcément de la Série Noire ou de La Noire, explique Lionel Besnier. Je lis donc beaucoup, je fouille, j’établis des contacts avec des maisons d’édition comme Gaïa ou La Fosse aux Ours, que le grand public ne connaît pas mais qui sortent souvent de très bons titres. Sur les quelque 350 titres publiés fin 2004, les deux tiers viennent du fonds Gallimard, mais progressivement, les choses se rééquilibrent ».

Le deuxième changement tient au visiuel. « Je voulais rompre avec certains clichés liés au genre et très présents dans les premiers temps de la collection : les flingues, les femmes fatales, etc, reprend Lionel Besnier. Je pense que les lecteurs sont plus matures aujourd’hui, et on peut donc se permettre des visuels plus créatifs, qui sollicitent plus l’imaginaire ». Un travail en profondeur qui ravit Isabelle Flamigni : « Nous privilégions plus le rapport entre la couverture et le contenu. Et nous jouons moins systématiquement la carte de la recolorisation. C’est aussi une question de feeling personnel. Je me sens moins portée aujourd’hui vers les couleurs qui flashent ».

Folio Policier poursuit donc sa jeune histoire avec un jeune responsable éditorial, des titres de jeunes auteurs dans le genre, et la ferme intention de poursuivre un travail de plus en plus pointu pour sortir du lot. Délicate mission dans la « nébuleuse polar actuelle », reconnaît Lionel Besnier. L’avenir ? La poursuite d’une recherche d’auteurs venus d’ailleurs, « car les lecteurs ne manifestent plus un intérêt systématique pour les anglos-saxons ». La quête aussi d’un sang neuf tricolore, Lionel Besnier regrettant « l’essoufflement du polar français ces dernières années ». Aider à la promotion de nouveaux talents, que la collection espère pouvoir suivre dans le temps, est ainsi un des objectifs de Folio Policier. Les classiques, pour l’heure, assurent toujours l’essentiel des ventes, sans surprise. Au lecteur de se montrer curieux. A 6 euros et quelques l’exemplaire, tenter Christian Roux ou Bernard Mathieu, est un tout petit risque. Bien payant.

La refonte amorcée par Lionel Besnier s’avère au fil des ans un réel succès. Sa collaboration avec Aurélien Masson, le directeur de la Série Noire, se traduit par la mise sur orbite de quelques auteurs français qui à la fin des années 2000 sortent enfin du lot (Antoine Chainas, Ingrid Astier, Marcus Malte, etc.). En 2010, la belle aventure se termine cependant pour Lionel Besnier, qui rejoint la maison Phébus. Gallimard ne va pas chercher bien loin sa remplaçante. Juile Maillard, responsable jusque-là des collections Folio 2 €, Folio Bilingue et Folio cinéma, prend la relève. Elle ne bouleverse pas la formule gagnante de son prédécesseur. Fonctionnant au coup de coeur, elle s’abonne à un certain éclectisme, poursuivant la mise en avant d’auteurs français (au rythme d’une réédition par mois environ).

Pour la collection, l’évolution majeure intervient en janvier 2012 et concerne la maquette. Inchangée depuis quasiment dix ans, elle s’offre un lifting destinée à la rendre plus "moderne", selon sa directrice. Sur la couverture, le nom de l’auteur et le titre du roman deviennent plus gros, histoire de "claquer" un peu plus grâce surtout à un changement de police de caractère. Le bandeau noir du coup prend souvent plus de place, occupant plus du tiers de la couverture. Le logo "folio policier" est également épuré, n’apparaissant plus dans une cartouche sur fond noir. Comme toujours, certains puristes s’offusquent, regrettant une certaine perte d’identité visuelle de la collection. Un débat sans fin...