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Rivages/Noir

lundi 19 janvier 2015, par polars

Collection phare dans le monde du polar, Rivages/Noir est indissociable de son créateur et animateur de toujours, François Guérif.

Le bonhomme est tombé dans le chaudron bouillonnant du roman policier à 15 ans, en fouinant chez les soldeurs, en découvrant nombre d’auteurs par l’intermédiaire du cinéma ou en suivant les conseils critiques avisés de ces dévoreurs de films et de romans américains qu’étaient François Truffaut et Claude Chabrol.

Après des études universitaires (à Nanterre)conclues par un doctorat sur la... science-fiction (la littérature populaire en vogue dans les années 1970), Guérif enseigne un temps, mais sans véritable plaisir. Il abandonne l’Education nationale et fonde la librairie Troisième Oeil, spécialisée dans la science-fiction, le polar et les bouquins de cinéma. Puis Guérif entame la publication de monographies de stars (Paul Newman, Robert Redford...), qui se vendent plutôt bien. Du coup, son éditeur Maurice Périsset (PAC), l’interroge sur ses projets. Ni une ni deux, Guérif propose de créer une collection de romans policiers. En 1978 démarre ainsi "Red Label", éphémère collection qui dure deux ans avec 25 titres, dont Qui a tué grand-maman ? de Frederic Brown et Descente aux enfers de David Goodis.

Red Label BB reprend un an après les parutions de Red Label en format 11X18 avec couverture illustrée.

Guérif rejoint ensuite Fayard-Noir. Expérience éclair là encore. En 1982, une nouvelle opportunité s’offre à lui. Depuis 1979 existe la collection "Engrenage", regroupant des auteurs français étiquetés " néo-polar" (Hervé Jaouen, Jean Vautrin, Pierre Siniac, Michel Lebrun, etc.). "Engrenage" est rachetée en 1981 par Fleuve Noir, et Guérif se voit proposer une sous-collection, "Engrenage international", vouée aux auteurs étrangers. Guérif entend faire découvrir aux français des auteurs méconnus ou des inédits de grands auteurs, et surtout dans des traductions appliquées et complètes, ce qui constituait une véritable nouveauté au rayon polar. Guérif relance ainsi Robert Bloch ou Jim Thompson, mise sur des nouveaux comme Janwillem Van de Wetering. La collection est encore interrompue après une vingtaine de titres. Mais c’est un parfait galop d’essai pour Guérif et la suite de l’histoire...

En 1986, François Guérif atterrit chez Rivages. La jeune maison d’édition, née en 1979, s’était essayée au genre policier avec la publication l’année précédente du Noyé d’Arena Blanca de Joseph Hansen. Avec la création et la responsabilité de "Rivages/Noir", Guérif peut enfin mettre en oeuvre ses principes :

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- en finir avec la publication de textes tronqués, parfois jusqu’à 30 % ou adaptés à la sauce française, et accorder une grande importance à la traduction. Guérif s’entoure de traducteurs professionnels du genre (Gérard de Chergé, Isabelle Reihareez, etc.) ou qui le deviendront en s’attachant à certains auteurs (Danielle et Pierre Bondil, Freddy Michalski, etc.).

- élargir le spectre du genre, avec des romans noirs, psychologiques, de procédure policière, etc.

- publier la plupart des romans de ses auteurs, car Guérif aime suivre une oeuvre dans la durée.

La qualité des textes publiés n’explique pourtant pas à elle seule le futur succès de la collection. La présentation se distingue aussi des pratiques de l’époque. Le format d’abord, impeccable, de 11 X 17 cm, avec brochure à dos blanc (jusqu’au N°67). Mais le coup de génie reste les couvertures conçues par la directrice artistique de Rivages, Jacqueline Guiramand : des photos, tirées au départ de films des années 1950, en noir et blanc et colorisées au paint-box. L’effet de trame (les photos sont prises sur écran télé), les couleurs passées tranchent singulièrement avec les couvertures austère de la "Série Noire" ou les couleurs agressives et aguicheuses de nombre de collections du genre.

Rivages/Noir démarre bille en tête avec quatre auteurs confirmés et une nouveauté. Dans l’ordre d’apparition : Liberté sous condition de Jim Thomson, La fille des collines de Charles Williams, Gardenia rouge de Jonathan Latimer, Par qui la mort arrive de Joseph Hansen, Comme un rat mort de Janwillem Van de Watering.

La première année où sortent 17 titres s’achève par Les eaux mortes d’Hugues Pagan. Un auteur français, une exception. Le seul tricolore sur les 100 premiers titres de la collection. Guérif considère alors que le domaine français est suffisamment couvert par les autres éditeurs. Se confirme également la fidélité de Guérif à ses auteurs. On compte en effet sur ses 100 premiers numéros 12 titres de Jim Thompson, 10 de Janwillem Van de Watering, 6 de Joseph Hansen, James Ellroy et Tony Hillerman.

Ce sont ces deux derniers auteurs qui vont véritablementassurer le succès de la collection. James Ellroy entre chez Rivages/Noir avec Lune Sanglante (N°27). Une excellente critique de Jean-Patrick Manchette dans Libération lance le phénomène. Le premier policier navajo de Tony Hillerman (Joe Leaphorn) apparaît dès le N°6 avec Là où dansent les morts. Sa montée en puissance est plus lente, mais avec ses deux auteurs, plus vite reconnus en France qu’aux Etats-Unis, Guérif tient ses deux découvertes majeures.

Très bien accueillie par la critique et forte de ses talents nouveaux, la collection trouve assez rapidement son public. Les jeunes notamment accrochent à des auteurs véritablement noirs et réalistes comme James Ellroy qui dévoilent déjà la face sombre de l’Amérique. D’autant que la collection reste plutôt accessible avec le prix des premiers volumes fixé à 29 francs, puis de 32 à 45 francs jusqu’en 1990.

Deux nouveautés interviennent dans ces premières années. En 1988, Guérif lance la collection "Rivages/Thriller", non numérotée. Il s’agit d’une collection grand format (15 X 22 cm), pratique inaugurée dans les années 1970 et devenue aujourd’hui habituelle chez les éditeurs. "Rivages/Thriller", qui débute avec Cauchemar dans la rue de Robin Cook, permet d’une part à Guérif de mieux rétribuer ses auteurs que sur une édition de poche, et également de mieux diffuser les romans auprès de certaines librairies. Pourquoi évoquer ici "Rivages/Thriller" ? Parce que très vite, les titres publiés d’abord en "Rivages/thriller" passeront en poche à "Rivages/Noir". Cauchemar dans la rue devient le N° 64, Le Dahlia noir de James Ellroy le N°100, le Miami Blues de Charles Willeford le N° 115.

Comme ailleurs, ce type de transfert devient bientôt quasiment systématique. Rivages/Noir poursuit ses publications d’inédits qui ne sortent que dans cette collection, mais les "Rivages/Thriller" qui ne connaissent pas les honneurs de "Rivages/Noir" restent assez rares (La Mort sur les ondes de Jack O’Connell par exemple). Pour Guérif, les deux collections ne touchent pas forcément le même public. Il est vrai que le prix des Rivages/Thriller atteint souvent les 120 F.

Le deuxième changement tient aux couvertures. A partir du N°68 (Port Tropique de Barry Gifford), l’illustration en couleurs de la couverture revient sur le dos des volumes, mettant fin au dos blanc originel.

"Rivages/Noir" dépasse les 100 numéros avec l’année 1990 et poursuit son bonhomme de chemin avec un rythme de publication soutenu (une trentaine de titres par an). Les auteurs américains dominent toujours largement la collection avec les grands classiques (Jim Thompson, David Goodis, Joseph Hansen), d’anciens injustement oubliés (Charles Willeford), et de nombreux nouveaux maîtres (James Ellroy, Tony Hillerman, James Lee Burke, Edward Bunker, George Chesbro, Jack O’Connell).

Mais la collection s’ouvre évidemment à d’autres pays, notamment l’Amérique latine avec Paco Ignacio Taibo II et Daniel Chavarria, et la France avec quelques auteurs que François Guérif s’est attaché à faire découvrir ou à suivre (Hugues Pagan, Pascal Dessaint, Jean-Hugues Oppel, Dominique Manotti).

En 2001, "Rivages/Noir" peut fêter ses 15 ans et se féliciter d’un catalogue qui dépasse les 400 titres. Les "locomotives" de la collection sont toujours les mêmes, avec mention spéciale pour James Ellroy. D’autres auteurs en revanche peinent à convaincre, vendant parfois à peine plus de 500 exemplaires. Pour l’éditeur, seules des ventes atteignant 3 à 4 000 exemplaires permettent de rentabiliser l’investissement sur un auteur.

Visuellement les couvertures de la collection se feuillettent toujours comme un album photo, avec de fameuses réussites, et, curieusement aussi, une certaine tendance à la redite (trop nombreuses façades, beaucoup de voitures, etc.). La formule s’userait-elle ? Après quinze ans à peine d’existence, et une identité visuelle très forte, Rivages/Noir ne semble pas prêt de changer. La Série Noire, après tout, mit plus de 50 ans à bouleverser ses couvertures...