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Naissance d’un genre

lundi 3 janvier 2011

Comme tout genre littéraire, le polar puise ses origines dans les grands classiques de la littérature antique comme "Œdipe roi", la bible ou parmi les contes des Milles et une nuit. Polar, roman à suspense, thriller, roman d’énigme ou noir, la deuxième moitié du XIX° siècle donne naissance à ce genre dans la lignée des romans gothiques et des romans feuilletons. Nous trouvons un bon exemple dans "Zadig ou la Destinée"de Voltaire (1747) ou le héros nous décrit à la perfection la chienne de la reine au premier eunuque à partir d’indices et de traces laissés par l’animal sans l’avoir vu une seule fois.

Portrait de E.A.Poe
L’affaire de la rue Morgue" de E.A.POE, 1932, collection deux-trois, traduction Ch.Baudelaire

La nouvelle d’E.A.Poe "Double assassinat de la rue Morgue" est considérée comme le point de départ de la littérature policière au États-unis. C’est un poète, un écrivain et un journaliste américain(1809-1849). Il publie de multiples nouvelles dans plusieurs journaux à partir de 1832. En Avril 1841, il édite "Double assassinat de la rue Morgue" dans la Graham’s magazine de Philadelphie. Une mère et sa fille sont sauvagement assassinées dans leur chambre ou toutes les issues sont fermées de l’intérieur. Il met en scène le détective privé Dupin qui résoudra ces meurtres par l’observation du terrain et par déduction logique. Pour E.A.Poe, le récit doit être épurer et la nouvelle son support idéal. Il va mettre en place certaines bases du roman policier comme le faux suspect, les indices, les témoignages visuels ou auditif d’ou il faut tirer la bonne information. Le héros apparaît comme un génie qui résout toutes les énigmes, contourne les pièges et fascine ainsi le lecteur par ces capacités intellectuelles.

Mais, E.A.Poe a été influencé par Vidocq et H. de Balzac(1799-1850) qui s’inspire aussi des mémoires de Vidocq(1828-1829). Ancien bagnard, indicateur, policier, il devient le chef de la Sûreté en 1811. Ami de H. de Balzac, Vidocq lui fournit de la documentation pour ces écrits. Le chevalier Dupin était un mathématicien français et Balzac crée le personnage Vautrin( un révolté devenant chef de la police) dans Le Père Goriot(1833).

De nombreux écrivains vont se lancer dans cette exercice en étoffant le récit pour en faire un roman tout en gardant la structure initiée par les nouvelles d’E.A.Poe. En France, Émile Gaboriau réussi cette transition. Arrivé à Paris, il devient le secrétaire particulier de Paul Féval(1817-1887), feuilletoniste et romancier passionné par l’intrigue( plus de cent romans publiés). Travaillant pour le journal Le Pays à la porte d’Italie, il fait la connaissance d’un ancien inspecteur surnommé Tirauclair et se décide à écrire un roman dans la pure lignée de E.A.Poe. Il écrit "L’affaire Lerouge" en 1863 sous forme de feuilleton dans Le Pays mais il recevra un succès fracassant en 1865 et sera traduit immédiatement en Angleterre. Le roman raconte l’histoire d’une veuve qui est retrouvée assassinée chez elle. Trois personnages essaient de résoudre l’énigme de sa mort ; le chef de la police Gevrol qui fera fausse piste, un inspecteur plein d’ambition Lecocq( nom choisi en référence à Vidocq) et le Pére Tabaret dit Tirauclair qui démasquera le coupable. Le roman reste encore dans un cadre mélodramatique car l’action est ponctuée par de nombreux passages retraçant le passé amoureux et familial des différents protagonistes. Mais, le personnage de l’assassin s’étoffe par une véritable identité psychologique et sociale et fait apparaître la notion de mobile.

Emile Gaboriau - L’affaire Lerouge" de E.Gaboriau, 1946, édition J.Froissart

Le dossier 113(1867), Le crime d’Orcival(1867), La corde au coup(1873) sont également des succès avec pour héros l’agent de la Sûreté Lecocq. Émile Gaboriau unit le côté mélodramatique du feuilleton à l’action des nouvelles policières. Ce nouveau genre intéresse le grand public et fait basculer le roman populaire criminel vers le roman policier. En Angleterre, les livres de E.Gaboriau sont dévorés par un jeune étudiant en médecine : A.Conan Doyle. Médecin et romancier écossais, A.Conan Doyle écrit en 1887 " Une étude en rouge" ou il crée le personnage de Sherlock Holmes. Il écrit dans ses Mémoires : "Gaboriau m’avait séduit par l’élégance avec laquelle il structurait ses romans, et le magistral détective de Poe a toujours été un de mes héros favoris". Il s’inspire du Dupin de E.A.Poe, du Lecocq de E.Gaboriau et des méthodes de son professeur de médecine Bell.
Son personnage est à la fois brillant, surdoué, connaît la chimie, l’anatomie ; en un mot il est le détective parfait. Le locataire du 221B Baker Street a toutes les qualités de ces précurseurs et possède avec le D.Watson un faire-valoir formidable. Les interrogations et les remarques du docteur permettent à S.Holmes de poser le problème et d’avancer ses solutions. Mais, le public n’accrochera qu’avec la parution de ces aventures sous forme de nouvelle dans Strand Magazine.

Sir Arthur Conan Doyle - La nouvelle chronique de Sherlock Holmes" de A.Conan Doyle, 1929, Le Masque, Librairie des Champs-Elysées

Le succès est au rendez-vous mais A.Conan Doyle est dépassé par les événements.Pour décourager les éditeurs, il demande des sommes d’argent exorbitantes, rien n’y fait. Il ne contrôle plus son personnage et décide de faire disparaître son héros dans Le dernier problème. La réaction du public ne se fait pas attendre : lettres d’insultes et protestations afflus d’Angleterre, de France et même des États-Unis. En 1902, il publie Le chien des Baskerville pour échapper à ce lynchage populaire. Seulement quatre romans mais cinquante-six nouvelles,il fera évoluer son célèbre pensionnaire du 221 B Baker Street, celui dont son inséparable compagnon, Le Dr Watson, disait qu’il était la « machine à observer et à raisonner la plus parfaite de la planète ».