Accueil > Dossiers > Le Dictionnaire des littératures policières

Le Dictionnaire des littératures policières

mardi 7 mars 2000

Une si longue attente. Cinq ans, ou presque, que l’amateur de polar trépigne d’impatience. Cinq ans qu’il demande, de trimestre en trimestre, des nouvelles à son libraire. "Alors, l’Encyclopédie de Mesplède, elle sort ?". Réponse invariable : "Bientôt. Enfin, peut-être...". Voilà. L’œuvre pourrait se résumer à cet épuisant suspense. Sauf qu’évidemment, une fois l’objet entre les mains, on n’ose plus le moindre grognement. Oui, il fallait ronger son frein, mais tant mieux. Car le Dictionnaire des littératures policières aujourd’hui disponible est un monstre dont l’accouchement ne pouvait se faire sans douleur.

Quelques chiffres pour poser l’affaire : deux tomes de plus de 900 pages chacun, plus de 1 800 biographies d’écrivains, 336 personnages et 68 romans phares analysés, 60 thèmes, une cinquantaine de collections et d’éditeurs abordés, 3 000 illustrations, la somme est plus qu’imposante. Un projet dingue que Claude Mesplède n’imaginait pas prendre de telles proportions à l’origine. "Après les auteurs de la Série Noire en 1996, Hachette m’avait commandé un petit opuscule d’environ 80 pages sur le roman noir, raconte-t-il. Finalement, cela ne s’est pas fait, mais je pensais alors que le moment était favorable pour un outil de vulgarisation sur cette littérature en plein boom. Il m’apparut très vite qu’il était trop limitatif de n’aborder que le roman noir et pas le thriller, l’espionnage, etc. En 1997, je propose donc à l’éditeur Franck Lhomeau un projet global sur les littératures policières, en établissant une première liste d’auteurs. Je prévoyais un nombre déterminé de lignes pour chaque notule. Et puis, en commençant à rédiger, je trouvais vraiment frustrant de limiter les distances. Dont acte : nous sommes partis sans format précis".

Belle (et rare) liberté de manœuvre. Reste à l’assumer. Claude Mesplède est certes boulimique, mais personne ne peut digérer seul pareil pavé. Notre homme invite donc à table une ribambelle (72 au total) de ripailleurs amis. Des écrivains (Claude Amoz, Pascal Dessaint, Stéphanie Benson, Viviane Moore, etc.), des éditeurs (François Guérif, Patrick Raynal entre autres), des traducteurs (Jean-Paul Gratias, Freddy Michalski, etc.), divers spécialistes, tous bénévoles et en piste pour quelques articles en fonction de leurs compétences ou de leurs affinités avec certains auteurs. Dans la bande, il en est un qui s’impose comme cheville ouvrière bis du projet : Marc Madouraud, spécialiste des littératures populaires. Pendant trois ans, Mesplède et Madouraud (voir interview) travailleront en tandem, mais sans jamais se rencontrer physiquement, uniquement par courrier électronique.

Le dictionnaire prend ainsi forme au fil du temps et des rencontres. Claude Amoz souligne la structure policière de nombre de romans de Dostoievski ? Le Russe entre dans le dictionnaire. Claude Mesplède rencontre une agrégée spécialiste de l’Albanie ? Une notule sur le pays est insérée. Il cherche des précisions sur le Noir en Russie et se souvient d’un article d’un certain Leonid Heller ? Mesplède déniche son adresse sur Internet, et convoque les informations du bonhomme pour rédiger son article. "Pour un tel travail, le Net est un outil irremplaçable, commente Claude Mesplède. Nous avons ainsi contacté nombre d’auteurs qui nous ont donné des éléments biographiques inédits, et souvent très rapidement. Sans le Net, la mise au point du projet aurait sans doute exigé cinq ans de plus".

Car pour le reste, les difficultés sont déjà au rendez-vous. Franck Lhomeau exige des bibliographies complètes pour chaque auteur. Un travail titanesque sur lequel Mesplède et Madouraud s’arrachent les cheveux. Autre exigence : les jaquettes qui illustrent l’ouvrage doivent être des originaux. Bonjour la recherche. Dernier calvaire : la réécriture de certains articles que pinaille l’éditeur. Autant de contre-temps qui s’enchaînent avec pour conséquence une actualisation permanente obligatoire. On comprend mieux les reports en cascade.

Au final, tant de rigueur et d’exigence paye. Le Dictionnaire ménage de nombreuses surprises, que Claude Mesplède énumère l’œil plein de malice. Oui, on croise Zola, Flaubert, Albert Camus, Hoffmann, Sagan et tant d’autres innatendus conviés à la fête. Histoire de montrer que les frontières du Noir sont ouvertes et s’accomodent mal des barbelés érigés par certains puristes pénibles. Oui, des ouvrages dits mineurs valent le détour pour les menus plaisirs qu’ils peuvent procurer. "Le public du polar est multiple, et je m’oblige à une certaine largeur de champ, revendique Claude Mesplède. Voilà, pour moi, un des enseignements de ce travail : tout est respectable".

Alors, bien sûr, quelques rabats-joie gromelleront sur certains articles assez courts consacrés aux géants du genre et qui laisseront les fans sur leur faim, ou sur l’absence de jugement au profit de plats résumés des œuvres. Mais la vocation de ce Dictionnaire n’est pas dans le prêt à penser. Il s’agit bien plus de ce "compagnon de longue date" qu’évoque François Guérif dans la préface de l’ouvrage, d’un incroyable outil de découverte, à savourer en l’ouvrant au hasard, en tirant un fil qui pousse à sauter d’une page l’autre, et surtout à se précipiter chez son bouquiniste ou son libraire pour saisir cette perle rare dont on vous parle là et nulle part ailleurs. Un guide dans le noir en somme, véritable pousse-à-lire. Tout ce que souhaitait Claude Mesplède en se lançant dans cette aventure. Titiller la curiosité, donner envie, faciliter l’exploration d’un genre océanique sur lequel on ne finit plus de voguer. Pour preuve, une deuxième édition est déjà dans l’esprit des auteurs, et quelques fiches patientent déjà dans leurs tiroirs. Pour pouvoir les lireun jour, bien sûr, il faut que ce Dictionnaire trouve son public. Alors vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Le Dictionnaire des littératures policières, sous la direction de Claude Mesplède, deux tomes, 50 euros chacun.

Copyright Mesplède

Claude Mesplède, le Noir lui va si bien


Chez Claude Mesplède, le bureau, c’est de suite à droite en entrant. Un petit bureau, coincé entre des bibliothèques qui tapissent tous les murs, avec des bouquins du sol au plafond. Bien sûr, notre homme stocke aussi à l’étage : de fameuses raretés dans une pièce plutôt dévouée à la collectionnite, et une occupation de toutes les
cloisons qui encadrent l’escalier avec notamment les films du genre qu’il
enregistre ou achète (désormais en DVD) depuis des années. Mais immédiatement,
une question vient à l’esprit du visiteur : comment cet homme travaille-t-il pour conserver sa tanière aussi impeccable ? Comment se coltiner ce monstrueux projet qu’est Le Dictionnaire des littératures policières, et auparavant cette somme que reste Les Auteurs de la Série Noire, sans que la maison devienne un incroyable champ de bataille, avec des livres dégringolant de partout, des fiches qui s’envolent au moindre courant d’air, des « post-it » tous azimut en guise de papier peint ?

Sans doute existe-t-il une « méthode Mesplède ». Une rigueur extrême au service d’une passion sans borne. La seule possibilité, probablement, pour mener à bien les défis fous que relève le bonhomme, pour atteindre ce plaisir de la quête, de la découverte et du partage qui l’amuse depuis des années. Car n’en doutons pas : Mesplède se régale. Son pétillement dans l’œil, à l’évocation de telle ou telle anecdote, de telle ou telle perle noire, en atteste. Lecteur jouisseur, et par
ricochet, grandiose passeur.

Car le plaisir est dans les livres, et depuis lurette. Né dans un petit bourg de 200 habitants à l’époque (1939), à Saint-Laurent de la Prée (Charente-Maritime), le petit Claude s’installe avec ses parents à Toulouse au lendemain de la guerre. Sa mère est
institutrice en maternelle, et son père professeur de lettres. Forcément, le
contexte favorise la lecture. Claude ne se fait pas prier. « D’autant que
mes parents me laissaient une paix royale dans mes choix, raconte-t-il. A mon
avis, le meilleur moyen de favoriser la lecture chez les gosses. Je me suis
donc mis à dévorer L’Odyssée à 8 ou 9
ans, Salammbô de Flaubert, la Bible
que je lisais comme un roman d’aventure. Mes meilleurs souvenirs, ce sont
certaines maladies comme les oreillons. Je restais dans mon lit avec une pile
de bouquins à côté de moi. Le bonheur. Je m’intéressais à tout : aux
classiques tout autant qu’à la BD avec Tarzan, Mandrake ou l’Agent Secret
X9 ».

Cet enthousiasme ne se retrouve cependant guère dans les études. Les secondaires commencent au Lycée Berthelot, mais pour s’arrêter très vite en 1954. Une ambiance un tantinet pesante à la maison et l’envie de voyager poussent le jeune Claude à prendre le large. Il passe le concours d’entrée à l’école d’apprentissage d’Air France (60 élus seulement pour plus de 4 000 candidats), et le voilà donc qui
« monte » à Paris. Trois ans plus tard, il décroche son CAP
d’électricien en aéronautique, avec un premier poste à Orly.

Claude Mesplède est donc ouvrier, et très vite militant. Le 1er mai 1958, il entre au parti communiste, deux ans après que son père l’ait quitté à la suite de l’invasion soviétique en Hongrie. « A l’époque, le PC était le seul parti contre
la guerre en Algérie, explique Claude Mesplède, et c’est essentiel pour
comprendre l’engagement de nombreuses personnes ».

Cette carte, quand il rejoint l’armée de l’air à Istres en 1959, lui vaut de ne pas partir à Madagascar juste après les classes ! Il est nommé au magasin d’habillement qu’il réorganise entièrement. « Un vrai bordel !
Comme j’étais méticuleux (NDR : déjà !), j’ai été rapidement bombardé
première classe. Durant cette période, j’ai beaucoup bouquiné, les classiques
surtout : Zola, Roger Martin du Gard, Benjamin Constant... ».

Oui, il faut attendre encore pour voir le polar envahir la vie de notre homme. Mais patience. En 1962, de retour à Air France, il est très vite élu secrétaire adjoint du Comité d’entreprise, en charge notamment de la culture. Il invite des auteurs et
autres artistes à venir en dédicace ou pour alimenter des débats. Rencontre
déterminante : Raymond Gerbal, du théâtre de Villejuif. Mesplède
raconte : « Il me dit : « la culture, ça doit pas être
emmerdant. On peut aussi apprendre des choses sans souffrir ». Ce qui me
conforte dans mon intuition d’autodidacte : le plaisir d’abord. A l’époque,
je culpabilisais un peu face à des livres qui me tombaient des mains, ou des
films auxquels je ne comprenais rien. Grâce à Gerbal, je perdais mes
complexes ».

Ca tombe bien. Car quand son activité syndicale lui en laisse le temps (il est élu secrétaire CGT en 1965), il flâne souvent sur les quais de la Seine, où il commence à attraper le virus du polar, ramenant à la maison des filets à provision de Mystère ou de Série Noire. La « révélation » définitive lui tombe dessus quand il
déniche La Moisson Rouge de Dashiell
Hammett, sur le marché d’Orly. « Une prose superbe au service d’une
critique sociale féroce. Hammett décrivait le système capitaliste, cette
« alliance objective » entre la pègre et les autorités pour garder le
pouvoir. Je n’imaginais pas que le roman policier puisse aborder avec tant de
force des sujets pareils ».

Dont acte. A partir de 1971 et après un divorce, Mesplède entre « dans une phase bizarre », mais sans doute à l’origine de la suite. Il accumule les bouquins, et commence à rédiger des fiches cartonnées sur les auteurs, découpant leurs photo sur les jaquettes des livres. Avec son ami Pierre Lebedel, il entame une collection des exemplaires avec jaquette de la Série Noire (les 400 premiers). « Et c’est ainsi qu’à force d’acheter des livres en double, je me suis décidé à faire un petit catalogue que je trimballais partout chez les bouquinistes ».

Ne manque que le temps pour concrétiser l’affaire. En juillet 1978, Claude Mesplède est muté à Toulouse, et prend ses distances vis à vis de l’action militante. Il quitte le PC en 1979, « au terme de plusieurs années de contestation interne. J’ai remplacé cette militance par une autre, cette fois en faveur du roman policier ».
Tout naturellement, il adhère en 1980 à 813, l’association des amis de la
littérature policière. Il parcourt les premiers salons du genre, dans lesquels
il rencontre de nombreux auteurs et amateurs comme lui. Il ressort alors son
catalogue, qu’il présente à Lebedel. La réaction ne se fait pas attendre :
« Formidable, il faut l’éditer ».

On connaît la suite. Claude Mesplède contacte Jean-Claude Schleret, un autre passionné, et le tandem s’embarque dans l’écriture de Voyage au bout de la noire, 732 articles sur les auteurs publiés par la collection, qui paraît en 1982. « Du jour au lendemain, me voilà spécialiste de la Série Noire, à mon grand dam », commente le modeste Mesplède. La
réputation ne s’arrange évidemment pas avec sa participation à un Apostrophes
sur le polar, en 1985. Il entre à la même période au bureau de 813, dirige
bientôt la collection Mascaret Noir, devient lecteur pour les éditions Rivages
de son ami François Guérif. Puis creuse encore la veine Série Noire. A partir
de 1992 vont paraître cinq volumes sous forme de fiches de lecture des 2500
premiers titres de la collection, une somme baptisée normal'>Les Années « Série Noire ». En 1995, il devient pour
trois ans président de 813.et actualise son premier normal'>Voyage qui devient Les
Auteurs de la Série Noire
.

Mais pour ce boulimique, ce n’est pas assez. Reste à embrasser l’ensemble de la planète polar, avec ce Dictionnaire qui sort aujourd’hui après cinq ans de labeur. On pouvait croire la mission impossible. Mais le résultat est là, sidérant. Il fallait du souffle pour réaliser pareil monstre. Claude Mesplède n’en manque pas. Tout juste
concède-t-il une baisse de rythme dans ces lectures durant l’été 2003. Ce qui
ne l’empêche pas de toujours fournir ses chroniques pour le mensuel Options des cadres CGT, pour la revue Temps Noir ou pour le site Amazon. Et puis s’il lit un peu moins, c’est qu’il écoute plus. Les musiques de film qu’il pêche sur Internet sont son dernier dada. « Je télécharge, je compile, je fais mes petits collages sonores ». Cet homme ne s’arrête jamais.




Interview de Claude Mesplède

- A
partir de quand le polar gagne-t-il ses lettres de noblesse ?
Claude Mesplède : A mon avis, le tournant, c’est la naissance du festival de
Reims en 1979. Le premier du genre. Auparavant, les amateurs étaient plutôt
isolés, chacun dans leur coin. Là, on se rend compte que pas mal de gens
partagent une passion commune. De telles réunions permettent de commencer à
fédérer les énergies. Puis à partir de 1986, le festival de Grenoble et
l’association 813 prennent le relais. De grands auteurs sont invités, et le
public suit. On échange, et les lecteurs osent enfin avouer leur amour du
genre, que l’on cachait auparavant comme quelque chose d’un peu honteux. En
même temps naît la collection Rivages/Noir de François Guérif. Les débuts sont
difficiles mais la réussite, notamment grâce au succès des bouquins d’Ellroy,
change l’attitude des éditeurs vis à vis du genre. Avec ses traductions
complètes et soignées, son suivi des auteurs, Rivages oblige la concurrence à
réfléchir. Le polar gagne en respectabilité et de nombreuses collections
commencent à naître.

- Depuis quelques années, on assiste du coup à une avalanche de titre, une
profusion qui peut avoir tendance à noyer le public. Qu’en pensez-vous ?
CM : Je pensais que la loi du marché finirait par mettre un terme à cette euphorie.
Mais pas du tout. Les livres sortent dans tous les sens, on voit toujours de
petites collections fleurir, même si leur espérance de vie est parfois très
courte, le secteur des poches est toujours très dynamique. Le marché est assez difficile
à cerner. Un Série Noire par exemple est déjà un succès relatif quand il est
vendu à 2 000 exemplaires. Et puis le même titre repris dans la collection
Folio Policier peut monter à 20 000 exemplaires. Allez comprendre. Ce qui est
certain, c’est que dans cette profusion, seule les valeurs sûres au final
tirent leur épingle du jeu.

- Dans ce cadre, comment concevez-vous votre fonction de critique ?

CM : Dans mes chroniques, je choisis d’abord de mettre en avant les livres que
j’apprécie. Le polar ne dispose pas d’un espace suffisant dans les médias et
les revues à mon avis pour s’amuser à descendre un livre ou critiquer
négativement. Je suis, c’est vrai, parfois bon public, et capable de m’emballer
sur des romans mineurs. Mais au fil du temps, et particulièrement depuis mon
travail sur le Dictionnaire, je
respecte vraiment l’effort des romanciers. A mon avis, aucune catégorie n’est à
mépriser. Et puis le public du polar est extrêmement large. J’essaye donc de le
conseiller, de l’orienter, sans imposer forcément mon point de vue personnel.

- Vous avez bien quelques auteurs favoris, et une opinion sur l’état actuel de la
production du genre...

CM : Il ne faut jamais oublier que la lecture se produit à un instant précis, et que
votre réaction est fonction de nombreux éléments extérieurs. Ce qui ne me plaît
pas à un instant T peut me séduire trois semaines plus tard. Je préfère donc ne
préjuger de rien. Concernant les auteurs actuels, je confesse une certaine
tendresse pour des gens comme l’Américain Kent Harrington, le sud-africain Don
Meyer, l’Ecossais Ian Rankin ou l’Argentin Rolo Diez. Côté français, je
mettrais volontiers en avant François Muratet, Christian Roux, Pascal Garnier,
Claude Amoz et Jean-Paul Demure. Quant à la production actuelle, je suis assez
sceptique sur cette tendance à se concentrer sur le portrait de déjantés qui
tuent tout le monde. Ca me fatigue. D’autant qu’en la matière, Les Energumènes de John Dan MacDonald,
qui date des années 1960, me semble difficile à égaler. Je remarque aussi que
tout le monde s’enthousiasme sur le travail d’écriture de certains auteurs,
simplement parce qu’ils enlèvent le trait d’union entre peut et être. Cette
tendance là me laisse assez froid. Ce qui prime à mon avis dans cette
littérature, ce sont les histoires, à partir desquelles peut se développer une
critique sociale. Il me semble qu’aujourd’hui la critique sociale passe avant
l’histoire. Et c’est dommage.


Interview de Marc Madouraud

Marc Madouraud, 38 ans, est informaticien. Voilà pour le « parcours »
professionnnel sur lequel le bonhomme ne s’étend guère. Car l’essentiel, pour
lui comme pour nous, tourne autour des livres, et notamment de cette
littérature populaire que d’aucun méprise et à laquelle notre amateur
s’applique à rendre justice depuis des années. Dans son normal'>Bulletin des Amateurs d’Anticipation Ancienne et de Littérature
Fantastique
, qui compte en 2003 plus de 30 numéros, et dans d’autres revues
ou fanzines comme Sur les rayons de la
bibliothèque populaire
, Rocambole
et Le Téléphonoscope. « Un
solide », comme dit Claude Mesplède. Assez en tout cas pour que les deux
hommes collaborent étroitement sur le Dictionnaire,
trois ans durant et par mail interposé. Ce n’est qu’une fois l’ouvrage achevé,
lors de sa présentation à la Bilipo début octobre 2003 que les deux hommes se
rencontreront physiquement pour la première fois.

- D’où vient votre passion
pour le genre, et quels sont vos auteurs favoris ?

- Marc Madouraud : Ma passion, non pas pour le
polar en particulier, mais pour toute la littérature dite
"populaire", et ce que j’appellerais peut-être plus précisément la
littérature "de mystère", vient de mes débuts dans la lecture. Alors
que je commençais à peine à lire, je reçus en cadeau une brouettée de
"Bibliothèque Rose", comportant surtout des romans d’Enid Blyton.
C’est véritablement la découverte du "Club des Cinq" et de la série
"Mystère" qui a forgé ma passion pour ces histoires mystérieuses, et m’a
orienté définitivement vers le polar, la Science-fiction et le fantastique,
principalement. Je dis bien définitivement, car je suis presque un handicapé de
la littérature : j’ai beaucoup de mal à lire autre chose que du
"populaire", ancien ou nouveau. C’est un genre qui me fascine
littéralement. Pas seulement pour ses qualités, en passant : un peu comme les
nanars du cinéma fantastique, certains romans populaires, lorsqu’ils sont
vraiment très mauvais ou très kitschs, sont absolument inénarrables.

Donc, après mamie Blyton (dont j’ai fait la fiche
pour le dictionnaire, l’assassin revenant toujours sur les lieux de son crime),
je suis passé à Bob Morane, Doc Savage, le Captain Johns, Jules Verne, les
Fleuve Noir "Anticipations", etc. Très tôt, j’ai adoré me baigner
dans les ambiances "anciennes", les histoires se déroulant au
dix-neuvième siècle ou au début du vingtième. J’ai découvert les vieux auteurs
via Verne, Gaston Leroux ou encore Paul d’Ivoi réédité un temps par J’ai Lu. Le
peu d’oeuvres rééditées et ma tendance à la collectionnite aigue m’ont forcé
peu à peu à accumuler une collection de plus en plus impressionnante, notamment
en ce qui concerne la SF ancienne, et à engranger parallèment, en puisant
directement dans mes lectures ou en compulsant des études soigneusement
amassées, une certaine somme de connaissances sur la SF ancienne en particulier
et sur la littérature populaire en général (dans le temps, les écrivains
touchaient un peu à tous les genres).

Ce savoir chèrement acquis s’est concrétisé par des
participations à des revues d’études, des "fanzines" (= revues
d’amateurs) à petit tirage, notamment un "Bulletin des Amateurs
d’Anticipation Ancienne" spécialisé dans l’exhumation de titres peu ou pas
connus de vieille SF, et qui poursuit gaillardement son chemin depuis 1990.
J’ai aussi composé, pour un éditeur belge à très petit budget maintenant
disparu (l’éditeur, pas le budget, quoique) des anthologies commentées, soit de
vieilles nouvelles francophones, soit de textes anglo-saxons que j’ai traduits.

En ce qui concerne le polar, je suis plus
spécialement attiré par son côté mystérieux. J’aime quand il frôle le
fantastique, ou la science-fiction. Ainsi les écrivains du début du vingtième
siècle, comme Gaston Leroux, n’hésitaient pas à mélanger les genres. Cette
mixité se retrouve à nouveau en abondance chez les auteurs modernes. Autre
facette de ce polar mystérieux, certaines œuvres un peu marginales, comme celle
de Pierre Véry, toute en charme et en poésie. Les romans d’énigme à
l’atmosphère fantastique m’attirent également, tels ceux de John Dickson Carr.
J’apprécie les polars humoristiques, aussi bien les San-Antonio de la grande
époque, que des récits contemporains totalement déjantés d’un Christopher Moore
ou d’un Francis Mizio. Enfin, j’ai une passion pour l’univers de Sherlock
Holmes, aussi bien pour les histoires originales d’Arthur Conan Doyle que pour
les innombrables pastiches qui ont été rédigés. Innombrable est bien le terme
car les romans et nouvelles holmésiens se comptent par milliers. J’ai même
réalisé une petite revue d’études sur ce sujet, sabordée au bout de deux
numéros.

Pourtant, je n’ai pas d’auteurs favoris à proprement
parler. Plutôt des genres ou des thèmes.

De manière générale, je n’ai de répulsion pour aucun
sous-genre du polar, même si le "noir" ne m’attire guère - je le
laisse bien volontiers à Claude Mesplède, encyclopédie vivante en la matière.

- Racontez-nous votre rencontre avec Claude Mesplède et
votre « embarquement » dans cette aventure.

- MM : Début 1999 (déjà !), un de mes amis (Philippe Gontier, avec lequel je
collaborais sur des fanzines et qui travaillait déjà avec Claude) m’a contacté
par mail pour m’annoncer que Claude Mesplède cherchait à recruter des
rédacteurs de fiches pour un méga-projet encyclopédique sur le roman policier.
Intéressé, j’ai donné mon accord et Claude m’a fait dans la foulée une
proposition "officielle" par mail (eh oui, je suis en région
parisienne et lui dans le Sud-Ouest). Je lui ai donc fourni alors une première
liste de fiches que j’aurais aimé rédiger.

Depuis cette date, Internet a dû résonner des incessants échanges électroniques entre
nos deux ordinateurs, car j’ai rédigé, seul ou en collaboration, près de deux
cents fiches. Au départ, j’ai aussi corrigé d’autres fiches qui entraient dans
mon domaine de prédilection (littérature ancienne, principalement) et qui
avaient été faites par d’autres participants. A la fin, j’ai participé
activement à la relecture pointilleuse, sur le fond comme sur la forme, de la
version imprimée des centaines de fiches rédigées par tous les participants.

Le mail a donc été un outil indispensable, rapide et pratique (merci les pièces
jointes). Comme quoi le télé-travail a de l’avenir !

- Comment avez-vous choisi les fiches que vous avez
rédigé ?

- MM : Le choix des fiches - volontaire ou non, si je peux dire - a eu
diverses origines :

1)Dans un premier temps, j’ai proposé à Claude des sujets que je connaissais
(plus ou moins) parfaitement et sur lesquels je pouvais, presque de mémoire,
rédiger des fiches.

2)Ayant demandé à lire pour vérification certaines fiches déjà rédigées par
d’autres (toujours sur des sujets que je maîtrisais), j’ai apporté dans
certains cas tellement de corrections ou d’ajouts qu’il m’a bien fallu ajouter
ma signature. De même, les consignes initiales ayant été de faire des articles
courts, il a fallu quelquefois, par la suite, étoffer certains articles qui le
méritaient amplement lorsque les ambitions, en terme de nombre de pages total,
ont été revues à la hausse.

3) Certains sujets de
rubriques m’ont été directement suggérés par Claude, qui ne trouvait pas de
candidats pour ceux-là et qui, devant ma prolificité, s’en est délesté avec
soulagement.

4)En inspectant la liste des rubriques déjà composées, je me suis aperçu qu’il
manquait certains "sujets" à mon avis importants et, même si je n’en
étais forcément pas un spécialiste, je m’en suis chargé. Pas seulement dans le
domaine ancien mais aussi, par exemple, concernant le polar pour la jeunesse,
qui avait été un peu "sous-traité" jusque-là.

5)Enfin, il y a eu un certain nombre de collaborations "thématiques"
avec Claude. Nous choisissions un thème, et chacun trouvait des exemples, moi
dans l’ancien, lui dans le moderne, pour simplifier. Nous avons ainsi écrit des
articles sur les animaux, mais aussi, pour ne citer qu’un cas qui nous a
demandé de gros efforts bibliographiques, sur les novélisations de séries
télévisées.

En gros, ma participation a porté sur les thèmes suivants : les auteurs,
personnages ou éditeurs de populaire de la fin du 19ème siècle - première
moitié du vingtième ; les auteurs et personnages de polars tournés vers la
science-fiction ou le fantastique ; l’univers de Sherlock Holmes ; certains
auteurs anglo-saxons du 19ème siècle.

- Quelles sont les fiches qui vous ont donné le plus de
mal ?

- MM : Certainement ce que j’ai classé dans la troisième catégorie. Claude
m’a "bombardé" responsable d’articles que, quelquefois, j’étais loin
de connaître sur le bout des doigts. Je vous prie de croire que, lorsque vous
être chargés d’articles aussi "importants" (tout est relatif) que
ceux sur des auteurs comme Wilkie Collins, Robert-Louis Stevenson ou Gilbert
Keith Chesterton, vous n’avez pas envie de vous rater : il s’agit non seulement
d’être le plus exhaustif possible, mais, également, vu le volume des oeuvres,
de faire preuve d’esprit analytique et d’extirper la mythique
"susbtantifique moelle". Stressant, certes, mais intéressant.

Je me suis donc plongé dans la lecture de leurs oeuvres (quelquefois récupérées en
Anglais sur Internet) et de nombreuses études à leur sujet. C’est d’ailleurs
incroyable ce que l’on peut trouver sur le Web concernant certains écrivains
anglo-saxons, comme COllins, Chesterton ou Mary-Elizabeth Braddon : leurs
propres textes, des biographies, des bibliographies, des résumés, des études...
Mon opinion sur le Net s’en est encore trouvée améliorée. Encore faut-il se
débrouiller en Anglais, évidemment.

(Autre parenthèse : grâce au Net, j’ai même pris contact avec certains écrivains pour
améliorer leur propre fiche. Quel outil !)

Sur chacune de ces fiches de l’extrême, je ne me
suis arrêté que lorsque j’ai été vraiment satisfait du résultat. Inutile de
dire que ce sont celles-là dont je suis le plus fier !

- Comment s’est déroulé la collaboration avec Claude ? Beaucoup
d’échanges, de dialogues ou au contraire beaucoup de liberté dans vos choix,
votre façon d’appréhender les choses ?

- MM : A la fois beaucoup de liberté et beaucoup d’échanges. Beaucoup
d’échanges en ce qui concerne les corrections bien sûr, notamment pour les
fiches déjà corrigées par d’autres. Comme nous sommes tous deux minutieux et
tatillons, les allers et retours via les mails se sont vite comptés par
centaines, à grand renfort de pièces jointes (texte remanié, ajouts, etc.)

Beaucoup de liberté en ce qui concerne le choix des fiches - celles que j’ai proposées,
évidemment. Les seules contraintes étaient qu’il fallait respecter une
homogénéité d’ensemble et que le sujet (auteur ou autre) devait traiter d’une
oeuvre policière quand même assez conséquente, et non pas d’un ou deux polars
perdus dans une oeuvre totalement différente. J’ai d’ailleurs râlé, pour ma
part, devant la présence à mon avis inutile d’autres fiches, dont certaines ont
d’ailleurs été supprimées.

Etant donné nos goûts et nos connaissances à la fois éloignés et donc complémentaires
(Claude maîtrisant à fond le noir et le moderne, moi préférant l’ancien et
diverses autres bizarreries), j’ai eu donc carte blanche presque à chaque fois,
charge pour moi d’apporter à l’usage la justification de mon choix. Bien sûr,
nous avons eu de nombreuses joutes "e-pistolaires", courtoises et
quelquefois humoristiques, toujours par mails interposés, concernant aussi bien
le choix des fiches que certains points de détails du contenu. Il faut évoquer
ici les difficultés à bien cerner la carrière de certains auteurs, souvent
possesseurs de nombreux pseudonymes et aptes à disperser leur production chez
les plus petits éditeurs...

J’ai toujours porté la plus grande attention à produire un résultat non seulement
homogène avec le reste des fiches mais aussi "lisible", en tentant de
décrire les principales caractéristiques des écrivains (chose pas toujours
évidente au vu du caractère plutôt brouillon et disparate de certaines
oeuvres). Cette "rigueur" n’a pas empêché certains brins d’humour,
tant dans le choix des sujets (il y a un article sur les têtes coupées !) que
dans le style employé - il faut bien dire que l’on ne peut aborder certaines
"oeuvres" que sous le biais du second degré.

Ma "façon d’appréhender les choses", donc
 ? Essayer de trouver des idées originales, si possible, dans le choix des
sujets. Apporter de la rigueur et de l’exhaustivité (notamment dans la
bibliographie, quelquefois un calvaire) dans la structure et la composition des
articles. Ne pas se priver d’un discret humour, là encore si possible, et
tenter d’apporter de la fluidité dans la rédaction pour renforcer la
lisibilité. Avec un discret coup d’oeil vers les chevilles pour éviter qu’elles
n’enflent !

- Quels adjectifs utiliseriez vous pour qualifier Claude ?

- MM : Humain. Chaleureux. Erudit. Disponible. Malicieux.

- Qu’avez-vous appris dans cette aventure ?

- MM : Plein de choses diverses et variées.

A connaître toutes les facettes - excessivement variées - du polar.
A explorer jusqu’à leurs limites les confins du Net pour en tirer une myriade
d’informations.
A affiner mon sens analytique concernant les oeuvres littéraires.
A me lancer dans des sujets délicats sans pour autant être certain au départ de
savoir les maîtriser.
A développer de la rigueur dans les corrections (harrassantes mais passionnantes
puisqu’elles m’ont fait lire tout le dictionnaire en avant-première).
A prendre contact avec le milieu de l’édition professionnelle, moi qui ne
cotoyais jusque là que des "amateurs" (dans le sens noble du terme).
A participer à un projet absolument gigantesque et inconnu, à ce niveau et pour
le sujet, en France. Un projet totalement fou, quand on y pense.
A connaître Claude, sa gentillesse, son savoir, ses
coups de gueules contre les impondérables. Une belle expérience.